Journal Indépendant et Militant
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Pause du JIM jusqu’au 15 mars 2013

 


 

Et la justesse, bordel ?
Chronique « Permaculture et modes de vie alternatifs » / Garder la maîtrise collective des semences vs breveter le vivant
samedi, 2 mars 2013
/ Nestor Lescargot

A la suite du procès intenté par Graines Baumaux SAS contre la coopérative Kokopelli, c’est toute l’histoire de notre libre-arbitre alimentaire qu’il nous faut revisiter, ce que propose cet article, premier d’une chronique vouée à la Permaculture et aux modes de vies alternatifs.

Par sa décision, rendue ce 12 juillet 2012, la Cour de Justice de l’Union Européenne [1], condamnant la coopérative Kokopelli, en dépit de la décision des cours nationales et à l’encontre de l’avis du procureur général de la cour européenne, va au-delà du simple combat d’une multinationale de l’agro-alimentaire contre une association active auprès de la petite paysannerie à travers le monde. C’est toute la maîtrise alimentaire que cette décision de justice tend à confisquer définitivement.
sigle de Kokopelli
Pendant des siècles, la semence a été le travail des paysans. C’est eux qui sélectionnaient après chaque récolte celles de leurs semences qu’ils estimaient devoir conserver pour les années à venir, réensemencer, replanter, bref, faisaient « croître et multiplier » l’agriculture.

Au siècle dernier ont été créées les professions de semencier, et de pépiniériste (Voir premier encart). Si nous devions considérer que le geste premier du paysan, c’est celui de sélectionner sa semence, à l’heure actuelle, nous pouvons dire qu’il n’en reste presque plus, ni de paysans, ni de semences paysannes en Europe. En effet, si quelques cultivateurs ressèment encore le grain récolté pendant deux ou trois campagnes [2], peu nombreux sont ceux qui effectuent encore un véritable travail de sélection leur permettant de travailler, de manière totalement autonome, leurs propres semences. Il s’en est suivi une énorme diminution de la diversité des plantes cultivées à tel point qu’on estime aujourd’hui que, sur cinquante ans, 80% des légumes cultivés, à l’époque, ont disparu [3].

Encart 1 : Les semenciers et les conséquences..

Des registres, identiques à ceux initialement créés pour les chiens et les chevaux (pédigrée) se sont étendus au 19ème siècle aux plantes avec la détermination de la « variété ». Avec ceux-ci est apparue une nouvelle profession, celle de semencier dont la figure de proue est Pierre Louis François Lévêque de Vilmorin (1816-1960/Vilmorin étant toujours une entreprise semencière à l’heure actuelle).
Ce dernier développe l’idée qu’il est possible de créer de nouvelles variétés en croisant deux lignées après avoir isolé ces dernières… On obtient ainsi des variétés hybrides F1 (de première génération). L’hybridation permet de faire ressortir certains caractères dominants desdites lignées (et notamment le rendement). Par contre si le paysan décide de ressemer les graines issues de ces hybrides F1, il obtiendra des F2 dont le rendement sera nettement inférieur et dont les caractères dominants ne le seront plus. Il faut donc racheter de nouvelles semences ce qui a amené le paysan à perdre son indépendance. Quand un paysan ou une coopérative veut inscrire une variété aux registres, ça devient très complexe, car hormis le fait de devoir payer une belle somme d’argent, la semence va subir des tests afin que l’on puisse prouver la continuité de la lignée et son utilisation efficace partout alors que ce sont des semences plus axées sur le local. Dans l’affaire Kokopelli, il existe deux catalogues ; le français qui est géré par le GEVES et l’européen qui est géré par le GNIS.

Sources :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Semence_paysanne&http://fr.wikipedia.org/wiki/Hybride_F1

A lire également : Les variétés hybrides : progrès génétique ou arnaque ? http://www.germinance.com/images/imagesFCK/file/semences/fd_article_n_p_sept_2006_les_hybrides_f1.pdf


En favorisant l’agriculture intensive et les semences des semenciers ayant perdu leurs caractères locaux, on favorise l’utilisation de pesticides, insecticides et fongicides en quantité -et avec toutes les conséquences que nous connaissons actuellement (eutrophisation, problèmes de santé,…). Les anciennes variétés locales, à force de sélection, avaient tous les atouts pour croître dans ces régions bien définies. Imaginons un monde sans pétrole (lire pétrole bon marché), nous serions bien dépourvu sans produit de traitement, ni engrais avec des variétés « vulgarisées »… De plus, nous aurions dans nos assiettes des aliments insipides selon les critères de l’agro-alimentaire (voir ci-dessous).

Plantatation OGM de Wetteren, cible des activistes mentionnés dans cet article

Lorsque Kokopelli lance le slogan « Libération de la Semence et de l’Humus », il y va bien de nos libertés individuelles. En effet, derrière le concept des semences paysannes, c’est tout procédé qui concerne la multiplication des végétaux, aussi bien la graine que le plant mais aussi la bouture et le marcottage que le réseau [4] défend [5]. En tentant de breveter le vivant (et de légiférer par la suite), l’Agro-industrie aidée par nos décideurs fait entrer le Monde Paysan (et tout ceux qu’il nourrit) dans une nouvelle forme d’esclavage ayant des répercussions énormes pour notre subsistance à venir. Ils font entrer celui-ci dans l’illégalité car aux termes de cette décision judiciaire qui fera, sans nul doute, jurisprudence, pour commercialiser et échanger, même à titre gratuit, une semence ou un plant, la variété à laquelle ils appartiennent doit être inscrite dans un catalogue commun financièrement inaccessible pour le Paysan ou pour une association comme Kokopelli, ceux-ci devant verser une contribution financière pour que la semence y soit inscrite. [6].
A contrario, les nouvelles variétés qui voient le jour dans leurs champs-laboratoires ne répondent plus qu’à des impératifs commerciaux comme le problème des maladies (et surtout des traitements y afférent), des rendements, du calibrage,… le goût n’arrivant qu’en septième position des critères de sélection [7].

Vive la semence libre…

Aujourd’hui, le Paysan en lutte, refusant de se laisser mettre les fers de la sorte, par des actions de désobéissances civiles — comme au sein du FLM, le Field Liberation Movement – Front de libération des Champs [8] lors d’une libération d’un champ de pommes de terre OGM à Wetteren — risque fort de se retrouver hors-la-loi et d’être, comme nos onze amis, inculpés, non seulement d’avoir détruit les pommes de terre et les clôtures mais aussi pour association de malfaiteurs, de destruction de caméras de sécurité et même de coups et blessures [9]. Ce sont des accusations très lourdes et jamais rencontrées dans pareilles circonstances en Belgique.

Et moi, dans tout ça ??

Il est plus que capital que le rural, mais aussi (et surtout !?) le citadin retrouvent son libre-arbitre alimentaire et par des changements concrets dans sa vie, rencontre les alternatives disponibles près de chez lui.
Chaque jour de nouvelles possibilités s’ajoutent à ce grand mouvement de retour à la terre qui se crée pour promouvoir un mode de vie différent, que ce soit via les Villes en Transition, la permaculture, le mouvement décroissant, la simplicité volontaire,… thèmes que nous aurons l’occasion de développer par la suite dans cette rubrique.

Ce combat est un combat pour LA vie, pour la liberté individuelle et l’autosuffisance alimentaire, contre le dictat de l’industrie agro-alimentaire et son lobbying et je pense qu’il vaut la peine de s’y intéresser et de s’y engager, chacun selon ses moyens, en entrant dans la lutte via les jardins collectifs, communautaires, en soutenant les paysans et le Mouvement d’Action Paysanne, Via Campesina, en rejoignant les permaculteurs, les initiatives de transition, le mouvement des faucheurs,… J’en oublie, tant les possibilités qui s’offrent à nous sont énormes. Réapproprions-nous notre demain, refusons l’esclavagisme moderne, redonnons leurs lettres de noblesse aux mots Partage et Solidarité.

Nestor Lescargot

Encart 2 : Les différents modes de reproduction des plantes

Il existe chez les plantes différents modes de reproductions, une partie étant sexuée (présence des organes mâles et femelles-fécondation-graines) et l’autre asexuée ; cette forme de reproduction est facilement réalisables par l’homme.
Une des plus connues est la bouture. Cette dernière consiste à prélever des tiges coupées au niveau d’un nœud que l’on plonge dans un substrat ou de l’eau, afin de les obliger à former des racines adventives. On peut utiliser des « hormones » naturelles (au contraire des hormones chimiques vendues dans le commerce) en broyant grossièrement des branches de saule ou des racines de ronces et en les faisant macérer dans de l’eau. Cette macération contiendra les hormones d’enracinement de la plante utilisée et en trempant quelques temps votre bouture dans celle-ci, vous augmenterez vos chances de réussites. Les plants sont des copies exactes du plant mère, on les appelle des clones.
Une autre technique est le marcottage, quasi identique à la première, on ne détache pas la tige du plant mère mais on l’approche du sol (ou on l’enterre) et on l’empêche de se relever avec des petites fixations. Le contact favorisera l’apparition des racines. Tout comme pour la bouture, la marcotte est identique au plant mère.
Le greffage est une autre technique qui permet d’associer une variété végétale à une autre. Ces variétés doivent être de la même famille ou du même genre. On pratique une blessure sur le porte-greffe ayant la forme du pied du greffon (différents selon la technique utilisée) et la cicatrisation donne un plant unique pouvant porter plusieurs variétés (pratique utilisée notamment sur les petits terrains pour avoir une plus grande variété de fruits).


[2Période allant de la préparation du sol, en passant par le semis et qui se termine par la récolte et le stockage.

[3Réseau des Semences Paysannes - http://www.semencespaysannes.org

[4Lire Réseau des Semences Paysannes

[5Voir le second encart

[6Voir le premier encart

[7Nature & Progrès Belgique – Valérianne n°97 (sept/oct 2012) page 11

[8Field Libération Movement - http://fieldliberation.wordpress.com/

[9Selon un témoin, la personne accusée de coups et blessures, alors qu’elle était poursuivie par la police, trébucha. Les agents lui tombèrent dessus et l’un d’eux eut le petit doigt foulé ou cassé.

 


 

La lutte antiterroriste : un processus continu de répression
Sur les lois liberticides / Interview de Laurent Bonelli, sociologue et co-directeur de l’ouvrage de « Au nom du 11 septembre… Les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme »
dimanche, 3 mars 2013
/ Fiona Wallers

Interview de Laurent Bonelli, sociologue et maître de conférences en science politique à l’Université de Paris-Ouest-Nanterre. Il est notamment l’auteur de La France a peur. Une histoire sociale de « l’insécurité » (La Découverte, 2008) et a co-dirigé, avec Didier Bigo et Thomas Deltombe, Au nom du 11 septembre… Les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme (La Découverte, 2008).

Est-ce qu’il faut voir dans les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis l’origine des lois antiterroristes en Europe ? Est-ce qu’il y a dans ce domaine une nette césure depuis cette date ?



La plupart des législations antiterroristes ne datent pas, loin s’en faut, des attentats du 11 septembre 2001. Il existe une tradition qui varie selon les pays, mais la plupart des pays européens ont été confrontés aux questions de violence politique de manière bien antérieure, que ce soit dans les années ‘70 avec les mouvements radicaux d’extrême gauche, que ce soit dans les années ‘80 avec la question moyen-orientale.
Prenons l’exemple français : l’essentiel du dispositif était en place dès le milieu des années ’80. En Espagne, le traitement des attentats de 2004 va très largement s’inscrire dans la continuité du dispositif qui était déjà en vigueur dans la lutte contre l’ETA.



Mais qu’est-ce qui a changé alors ?


Les changements les plus importants se sont déroulés aux Etats-Unis après le 11 septembre, par la mise en place d’une architecture nouvelle : le Department of Homeland Security, le vote du Patriot Act, etc.
En Europe, rien d’aussi radical, si ce n’est l’affirmation progressive du rôle de la Commission européenne, après les attentats de 2001, puis ceux de Madrid en 2004 et de Londres en 2005. Cela va se traduire par l’adoption de directives antiterroristes (sur la liste des organisations concernées, la lutte contre le recrutement, radicalisation ou la propagande, etc.), de mesures de lutte contre le blanchiment d’argent ou contre le financement du terrorisme. Ca va être aussi un certain nombre d’accords bilatéraux que va passer l’Europe avec le Etats-Unis, par exemple dans le cadre des PNR, les Passenger Name Records, l’échange d’informations sur les compagnies aériennes.
C’est une occasion, une carte que va jouer la Commission européenne pour exister politiquement, notamment vis-à-vis des Etats-Unis.


Pourquoi n’y a-t-il pas eu au niveau national une opposition face à ces lois qui posent problème au niveau de leur interprétation et de leur application ? Quels sont les intérêts en jeu ?


Ce qui se passe au niveau national reste différent de ce qui se passe au niveau européen. Les continuités, je le disais, l’emportent très largement. En Espagne, il n’y a eu absolument aucune modification. Et pas même à partir des attentats de mars 2004, si ce n’est dans l’affectation d’effectifs policiers supplémentaires dans les sections « terrorisme international ».
En France, les modifications n’ont eu lieu qu’en 2007, avec la fusion des services de renseignements. Mais ça n’a rien à voir avec le 11 septembre. Ce sont des logiques plutôt économiques.
En Angleterre, des mesures avaient été prises dès 2000.
Les dynamiques nationales restent largement autonomes, mais le 11 septembre a servi d’accélérateur, si bien qu’on peut parler des mesures prises au nom du 11 septembre. Et partout en Europe, elles vont dans le même sens : le renforcement des capacités de contrôle, l’utilisation de plus en plus répandue de systèmes d’interception, de systèmes de contrôles des communications etc., et l’extension, plutôt continue également, des pouvoirs de police et de collecte de renseignements ; et, bien sûr, de diminution des droits de la défense. Un affaiblissement qui se traduit notamment par l’allongement des gardes à vue, des périodes durant lesquelles les avocats ne peuvent pas avoir accès à leur client, l’utilisation du secret défense pour un certain nombre de données qui sont ensuite utilisées devant les tribunaux, etc.

La condamnation sans preuves

Mais il y a quelque chose d’important et de nouveau : c’est l’intention comme preuve…


Ce n’est pas nouveau. Mais l’une des tensions qui existent sur la question de l’antiterrorisme, c’est qu’il y a deux logiques de police qui sont parfois contradictoires.

L’une est celle de la police criminelle qui consiste à identifier, et à amener les preuves devant le juge de la culpabilité d’un individu dans la commission de tel ou tel type de crime ou de délit.

La seconde, la logique de renseignement, est toute autre. Elle suit une dynamique préventive et va bien au delà de la précédente. Il s’agit de collecter des informations sur ce qui se passe dans toute une série de secteurs de la vie sociale ou politique, pour déceler ce qui pourrait porter atteinte à l’ordre politique, social ou tout simplement public. De là la surveillance des syndicats, des mouvements militants, et bien sûr des groupes radicaux, même s’ils n’agissent pas sur le territoire (le MRTA [1] péruvien en France par exemple). A la différence de leurs homologues de la police judiciaire, les services de renseignements n’ont pas le souci de la preuve.



Et la lutte antiterroriste est au carrefour de ces deux logiques.
Les services antiterroristes ne peuvent guère se permettre d’intervenir après l’attentat. Ils essaient d’intervenir en amont. Or la question est :« comment pouvez-vous intervenir sur des choses qui ne se sont pas encore produites ? »

Il y a plusieurs options.

Après le 11 septembre, les Etats-Unis ont a choisi la logique guerrière, avec l’attaque de l’Afghanistan puis de l’Irak. Mais aussi une logique de renseignement poussée à son paroxysme. On n’a plus le souci d’apporter la preuve, plus le souci de la présomption d’innocence, plus le souci des débats contradictoires. Ça se traduit comment ? Par des enlèvements. On enlève des gens sur le territoire d’un pays étranger, on les torture, et on peut les détenir de manière indéfinie – à Guantanamo, Diego Garcia [2] ou ailleurs – sans leur reprocher formellement quoi que ce soit. Les Britanniques ont fait la même chose qu’à Guantanamo.

A l’inverse, vous avez la logique très judiciaire, ce qu’on a pu observer en Espagne.

Enfin, vous avez une voie médiane comme en France, où s’est élaboré ce qu’on pourrait appeler la neutralisation judiciaire préventive. C’est-à-dire un usage judiciaire des suspicions des services de renseignement. Le fer de lance de cette conception est l’incrimination d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, ou AMT. C’est une notion très large, qui permet de punir de 10 ans d’emprisonnement – et la loi de 2006 l’a porté à 20 ans – l’appartenance à un groupe d’individus qui veut ou qui pourrait commettre des actions violentes. Ca permet de mettre ces personnes en détention préventive durant l’enquête, pour une durée qui peut aller jusqu’à 2 ans. L’éventail est très ample et les services de renseignement l’utilisent pour donner un coup de pied dans la fourmilière, comme ils disent, c’est-à-dire pour arrêter, de manière très large, des « suspects ».
La plupart des mis en examen n’arrivent pas au procès. Ils sont innocentés au cours de l’instruction ; ils étaient là parce qu’ils avaient le numéro de quelqu’un dans leur carnet d’adresse, etc.

L’AMT est néanmoins présentée par ses partisans comme un formidable outil pour déstabiliser les réseaux radicaux et pour mettre à mal leur logistique. C’est parfois vrai, mais cela pose question. D’abord, elle autorise l’incarcération des personnes contre lesquelles les éléments à charge sont légers, puisqu’elle repose le plus souvent sur des intentions et non sur des faits. Selon les chiffres du Ministère de la Justice, parmi les 358 personnes qui étaient en détention (détention provisoire comprise) pour une incrimination terroriste en 2005, 300 l’étaient pour AMT. Et si l’on s’intéresse à l’ensemble des condamnations pour AMT de 2003 à 2006, on s’aperçoit que cette dernière apparaît comme infraction principale (c’est-à-dire qu’elle n’est pas accompagnée d’une infraction de nature criminelle) dans la moitié, voire dans les quatre cinquièmes des cas selon les années. C’est-à-dire qu’on n’a rien de plus grave à leur reprocher…
Et ça concerne, en termes de condamnations, entre 50 et 70 personnes par an.



Quelles sont les organisations les plus visées ? On imagine que se sont les organisations islamistes…



C’est curieux, mais l’AMT va très largement être utilisée contre les militants basques, corses, et puis islamistes.
C’est qu’il y a une autre mesure qui les touche directement. Ce sont les expulsions et les interdictions du territoire français.



…Et donc on les expulse vers le Maroc et l’Algérie où l’on pratique la torture…



Oui, pour les Basques et les Corses c’est plus compliqué …



On a vu avec le groupe de Tarnac que ces lois sont utilisées pour toucher des groupes de personnes de gauche ou contestataires…est-ce que des instructions sont données pour surveiller des groupe des gauche ?



Il y a d’abord une dynamique bureaucratique, que les événements de Tarnac ont illustrée clairement. Les mesures exceptionnelles à bien des égards qu’emploient les forces de l’ordre contre des Basques, des Corses ou des islamistes soulèvent rarement autre chose que de l’indifférence. D’où la tentation de les étendre à d’autres groupes. Mais là, il y a eu une levée de boucliers qui les a surpris… Finalement l’exception ne semble marcher que lorsqu’elle se déploie sur des groupes construits comme menaçants. Et dans le cas de Tarnac, personne n’a vraiment cru réellement à cette « dangerosité ».



La deuxième chose concerne ce qu’on peut appeler un effet de cliquet : les textes s’accumulent dans un sens répressif et on ne revient pas en arrière. Si bien qu’une fois que la législation existe, on est tenté de l’utiliser au-delà du groupe initial qu’elle visait. En France, on a créé un fichier pour les empreintes génétiques des délinquants sexuels les plus graves. Puis, graduellement, le fichier s’est étendu à un ensemble de plus en plus vaste de crimes et délits. Aujourd’hui un outrage et rébellion peut vous conduire à donner vos empreintes génétiques…


A propos de Tarnac, on est dans un contexte politique qui, avec une crise sociale qui se développe, est un contexte particulier. Avec de surcroît une faiblesse organique des partis de gauche institutionnelle. Les partis socialiste et communiste ont pendant très longtemps pu donner une forme d’encadrement à la révolte, ce qu’ils sont bien incapables de faire aujourd’hui.
La résurgence de formes de violence radicale comme on a pu en apercevoir avec la mobilisation anti CPE ou anti-OTAN constituait donc une menace plausible pour le gouvernement conservateur.



Enfin, je rajouterai un troisième élément qui est un élément plus conjoncturel. Il y a eu une fusion des Renseignements Généraux et de la DST (la Direction de la Surveillance du Territoire), les deux services de renseignement politique internes. C’est plutôt la DST qui a pris l’ascendant et eu les postes importants. Dans ce contexte, les Renseignements Généraux ont tenté de réagir en montrant que ce qui était important, c’était la question de l’extrême gauche, qui, heureux hasard, était de leur compétence exclusive... On peut aussi voir dans l’affaire de Tarnac une tentative pour réévaluer bureaucratiquement leur position.

Condamnation idéologique de la violence

Est-ce que ces mesures sont utilisées pour la surveillance des syndicats ?



Pas nécessairement. La surveillance des mouvements sociaux est ancienne, et ne nécessite pas forcément le recours à des techniques spécifiques. Par contre, c’est le rapport des institutions à la violence politique et sociale qui se modifie. Il est intéressant de voir qu’aujourd’hui, on qualifie de groupes terroristes des groupes qui, il y a encore une quinzaine d’années, étaient considérés comme des militants politiques, des résistants, des insurgés ou des combattants de la liberté. Des groupes comme le PKK, qui n’ont aucune activité violente sur le territoire allemand, y sont désormais poursuivis car ils prônent la violence pour servir ses idées politiques. Des textes similaires existent en Grande-Bretagne.



Qu’est ce qui est à la base de telles décisions ? Est-ce la classe politique, ou est-elle dépassée par les impératifs d’autres groupes ?



Je crois que c’est un mouvement général tant au niveau européen que national. Il faut revenir au milieu des années ‘90 au moment de la constitution de l’espace européen comme espace politique. Et là il faut revenir sur le protocole Aznar – du nom du Premier ministre espagnol de l’époque – qui a réussi un tour de force extraordinaire. C’est celui d’affirmer qu’il ne pouvait pas y avoir de violation des droits politiques en démocratie et que comme tous les Etats européens étaient des démocraties, le statut de réfugié politique ne pouvait pas exister entre Etats de la communauté européenne…
Le fond de l’affaire concernait une querelle entre la justice belge et le gouvernement espagnol, à propos de la question basque. La première refusait d’extrader vers l’Espagne deux militants supposés d’ETA. Les Belges disaient : nous n’avons aucune garantie que ces gens ne pourront pas être torturés, ni qu’ils auront un procès équitable... Le contexte était celui de la révélation de l’existence des groupes antiterroristes de libération (GAL), des véritables escadrons de la mort para-officiels qui avaient exécuté des Basques en France à la fin des années 1980. Aznar a eu gain de cause, et plus aucun Européen ne peut être reconnu comme réfugié politique dans un autre pays de l’Union…
Au niveau intérieur, les violences collectives sont de plus en plus réprimées. C’est notamment ce que l’on voit dans les manifestations, où, pendant très longtemps l’action des forces de l’ordre était de maintenir l’ordre, c’est-à-dire de canaliser les protestataires et de circonscrire le plus possible les violences. Aujourd’hui, on essaie d’arrêter les manifestants violents et de les faire condamner. Six syndicalistes de l’usine Continental de Clairoix viennent ainsi d’être condamnés à de la prison avec sursis pour le saccage de la sous-préfecture de Compiègne en avril dernier. Et ce type de jugement est de plus en plus fréquent.



Est-ce qu’il y a déjà eu une utilisation d’éléments des lois antiterroristes contre des syndicalistes en France ?



La marge est très ténue. Théoriquement, rien n’empêcherait d’utiliser l’association de malfaiteurs en relation avec entreprise terroriste contre des syndicalistes qui menacent de faire exploser leur usine. Mais en réalité, ça ne fonctionne pas comme ça. La régulation de la violence politique dépend avant tout des rapports de forces politiques. C’est une dimension fondamentale. On aurait tort de penser que la lutte antiterroriste, c’est juste attentats versus répression policière ou militaire. La question antiterroriste, c’est aussi tout un ensemble de mesures de négociation : des mesures de clémence pour des activistes emprisonnés, une modification de posture diplomatique etc. Il y a tout un éventail de mesures (l’exemple récent de la libération de l’auteur de l’attentat de Lockerbie en atteste). Donc ce qui joue, c’est le rapport de force politique. Aussi longtemps que vous avez un mouvement plutôt structuré, plutôt fort, ce qui est encore le cas du mouvement syndical, c’est plus compliqué d’utiliser des dispositifs antiterroristes. C’est par contre beaucoup plus facile sur des groupes minoritaires…



Comment voyez-vous la suite ? Comment vont se faire les modifications dans l’application des ces lois ?



En 1980, à l’époque de l’adoption de la loi « sécurité liberté » qui prévoyait le passage de la garde à vue de 48 à 72 heures, la gauche, et notamment le PS, hurlait au fascisme : « ces lois sont plus liberticides que Vichy » s’écriaient des députés. En 2006, le même Parti socialiste s’est courageusement abstenu lorsque les lois antiterroristes ont fait passer la garde-à-vue à 144h… Il y a 25 ans, personne n’aurait pu prévoir l’inflation sécuritaire que connaissent les démocraties occidentales... Ce qui veut dire que rien n’est jamais écrit et que sur ce terrain comme sur les autres, l’avenir de nos sociétés dépendra des luttes pour le construire.

Propos recueillis par Fiona Wallers

[1ndlr : Movimiento Revolucionario Tupac Amaru, mouvement de guerilla communiste né en 1984

[2ndlr : Atoll britannique de l’Océan indien abritant une base militaire américaine

 


 

Mexique : L’autonomie réprimée dans le sang
Témoignage /
jeudi, 7 mars 2013
/ Christine Oisel

Dans l’Etat d’Oaxaca, au Mexique, la révolte face aux inégalités sociales a commencé en 2006. Le soulèvement a pris un tournant libertaire au travers de projets d’autodétermination locale. Le gouvernement a répondu par la répression, massive et brutale. Depuis le mois de janvier 2010, la commune de San Juan Copala subit un véritable siège paramilitaire. Une caravane d’observateurs des droits humains, venue tenter de briser l’encerclement, a été violemment attaquée par des paramilitaires. Deux personnes sont mortes sous les balles. Nous avons rencontré Davide, qui faisait partie de la caravane. Il témoigne de l’attaque et nous livre ses impressions sur la situation.

La commune de San Juan Copala, localité de la région triqui, dans l’ouest de l’État de l’Oaxaca, au Mexique, subit une violente répression gouvernementale depuis qu’elle a décidé de s’autogérer en créant une « municipalité autonome » en 2007 (Lire l’encart). Harcèlement brutal de la part de la police, des militaires et des groupes paramilitaires, enlèvements, viols, meurtres, tout semble permis pour faire craquer ces peuples en lutte. La répression s’est encore intensifiée en janvier 2010 avec l’instauration d’un véritable siège paramilitaire, toujours en cours : les routes sont bloquées par l’UBISORT, l’un des groupes paramilitaires, les populations privées d’eau potable et d’électricité, personne ne peut entrer ou sortir de la commune - pas même les médecins ni les enseignants... Une situation proprement intolérable.

Des associations - surtout locales - et des observateurs internationaux des droits humains ont décidé d’organiser, en avril 2010, une caravane [1] afin de tenter de briser l’encerclement dans lequel se trouve la communauté autonome. Le 27 avril, la caravane fut violemment attaquée par des paramilitaires au service du gouvernement [2] et n’atteignit jamais Copala. Deux personnes sont mortes sous les balles : Beatriz Alberta Affection Trujillo, membre de CACTUS et Jyri Antero Joakkola (observateur finlandais) [3]. Une attaque vivement dénoncée par les organisations membres de la caravane dont VOCAL [4] et au travers de sites d’information militante, mais passée sous silence dans les grands groupes de presse.

Voici le témoignage de Davide, qui faisait partie de la caravane en tant qu’observateur européen.

JIM : Tu faisais partie de la caravane qui voulait se rendre dans la commune autonome de San Juan Copala : quel était votre objectif ?

Davide : L’objectif était d’abord d’exprimer notre solidarité à ces communautés qui se sont proclamées autonomes et qui, de ce fait, ont subi ces dernières années et subissent encore une forte répression. La commune avait d’abord été fermée par les paramilitaires, puis quand les gens du village ont repris la municipalité pour relancer ce projet d’autonomie, un siège hyper-violent a commencé : on leur a coupé l’eau, l’électricité, on ne les a plus laissé entrer ou sortir, des gens ont été assassinés - on dénombre environ 25 morts à Copala depuis le début de l’année. L’idée était donc de leur exprimer notre solidarité, mais également d’alerter les médias sur leur situation. Mais on ne nous a pas laissé passer.

Comment s’est passée l’attaque ?

Il faut savoir que, déjà avant, le gouvernement mexicain avait déclaré qu’aucune caravane ne pourrait passer et qu’il n’assumerait pas de responsabilité en cas de problème. De notre côté, on s’était dit que nous verrions bien les conditions que les paramilitaires fixeraient pour qu’on passe et qu’en cas de blocage, on ferait demi-tour. Quand nous sommes arrivés, des pierres bloquaient la route. Nous nous sommes arrêtés pour faire marche arrière mais une vingtaine de paramilitaires, embusqués sur les côtés de la route, ont immédiatement commencé à tirer sur nous. Ils nous ont entourés et ont tiré sur la camionnette et les deux voitures de la caravane.

L’attaque était donc préméditée et les paramilitaires ont tiré avec intention de blesser ou de tuer, sans tirs de sommation...

Les premiers tirs visaient la camionnette. C’est ainsi que deux personnes présentes dans la camionnette, Yuri et Bety, ont été touchées par les tirs et sont mortes très rapidement. Moi et les autres, on a sans doute été sauvés par une meilleure position dans les voitures.

Que s’est-il passé après l’attaque ? Vous avez été arrêtés ?

Certains d’entre nous se sont enfuis dans la forêt ou ont tenté de s’enfuir mais se sont fait rattraper et arrêter. Moi par exemple, j’étais déjà assez loin mais les paramilitaires ont attrapé des personnes et les ont obligées à nous appeler. Je suis donc revenu. D’autres se cachaient comme ils le pouvaient dans les voitures. Les chauffeurs essayaient de faire marche arrière. Une voiture est restée sur place et ses occupants ont été arrêtés. Puis, ils nous ont emmenés dans la forêt pour nous interroger, ils nous ont pris le matériel audiovisuel , l’argent - même si ce n’était pas leur vraie préoccupation - et nos papiers. Ils ont gardé les documents des personnes mexicaines et les ont menacées de mort. Au bout d’une demi-heure environ, ils nous ont relâchés.

Une deuxième caravane a été organisée en juin 2010. Amnesty International avait lancé un appel au gouvernement pour qu’une route sécurisée soit garantie, ce que les autorités avaient refusé. Que s’est-il passé ?

Cette deuxième caravane était principalement organisée par des associations locales d’Oaxaca. Il y avait environ 400 personnes. Mais elle n’a pas pu passer non plus. Cette fois, le gouvernement avait mis en place un important dispositif militaire et policier - police de l’état et fédérale - pour, officiellement, protéger la caravane. Sur son parcours, celle-ci a été bloquée plusieurs fois par la police. A un moment, le procureur qui dirigeait les opérations policières s’est entretenu avec le chef des paramilitaires et a proposé quelque chose de ridicule : la caravane pouvait entrer si elle était escortée par les paramilitaires et si le nombre de membres de la caravane ne dépassait pas celui des paramilitaires... Ce n’était pas envisageable et la caravane a poursuivi sa route. Il y a eu de nouveaux contrôles et des tirs de balles. Finalement, elle s’est résolue à faire demi-tour.

Comment s’organisent les gens de ces communautés face à une telle répression ?

Ils ne savent plus vraiment quoi faire. Il y a des personnes qui représentent la communauté autonome à l’extérieur de la commune, y compris à México, la capitale, et qui tentent de faire bouger les choses en dénonçant ce qui se passe. La communication avec les gens qui sont dans la commune est évidemment très difficile mais il y a parfois des contacts par téléphone satellitaire. A l’intérieur, ils n’ont pas vraiment de moyen pour se défendre. Ils sont pris au piège de la répression. Pour eux, lutter avec des armes n’est pas une option : d’une part les paramilitaires sont très nombreux et bien armés, d’autre part ils savent que cela déclencherait une escalade dans la violence dont ils sont victimes... Donc, ils s’organisent surtout pour arriver à sortir de la commune...

Beaucoup de gens alertent les médias mais ici, ceux-ci n’ont pas relayé l’information, seuls les médias militants en ont parlé. Et au Mexique ?

Les médias reprennent la version officielle du gouvernement, à savoir que c’est un problème ethnique entre indigènes. Ils ne parlent pas de l’aspect social et économique du problème ni du projet de communauté autonome ; ils ne disent pas que le gouvernement veut expulser les gens de leurs terres. Pour eux, c’est un conflit entre « communautés indigènes hyper-violentes ».

Le classique prétexte sécuritaire pour réprimer les mouvements sociaux !

Exactement. Que ce soit pour le Chiapas ou pour Oaxaca, c’est toujours la même tactique de détournement, ça justifie la présence de troupes et la répression. Mais par rapport aux discours sécuritaires, la réaction des gens n’est pas la même au Mexique et ici [en Europe], où les discours sur la peur de la criminalité marchent très bien. Là, il n’y a pas une peur généralisée de la criminalité, mais de la répression d’Etat. Et puis, les gens savent qu’il y a d’énormes enjeux économiques. Il y a dans la région de Oaxaca de mega projets miniers, d’autoroutes, mais aussi d’« énergie verte » et de « tourisme écologique » [5]. De nombreuses sociétés européennes et surtout américaines ont des intérêts financiers à défendre là-bas [6]. La Banque d’Investissements européenne a investi un milliard d’euros dans un seul projet d’énergie verte à Oaxaca. Pour réaliser ces projets verts, le gouvernement veut expulser des milliers de gens de leurs terres. La répression des communes autonomes est liée à la défense de ces intérêts financiers. Là-bas, c’est encore plus évident qu’ici que le capitalisme vert reste du capitalisme tout court.

Propos recueillis par Christine Oisel

Quelques repères pour mieux comprendre.

[*L’Etat d’Oaxaca*]

L’Etat d’Oaxaca se situe dans le sud du Mexique. Voisin du Chiapas (à l’est), grand comme trois fois la Belgique, il constitue d’un côté l’un des Etats les plus riches du pays pour sa biodiversité [7] et ses ressources naturelles [8], parmi lesquelles son eau, utilisée pour l’hydroélectricité, et son vent, très fort, précieux pour l’énergie éolienne. Il s’agit donc d’une zone très attrayante pour les entreprises. Un vaste plan de « développement » lancé en 2001 prévoit l’implantation d’activités économiques et la création d’infrastructures (routes, ports, barrages...).

De l’autre côté, le niveau de pauvreté dans l’Etat d’Oaxaca figure parmi les plus élevés du pays. Les inégalités sociales se sont fortement creusées ces dernières années. Près de 460 des 570 municipalités de l’Etat ne disposent pas de services de base [9]. Le développement du tourisme dans la région a provoqué une forte augmentation du coût de la vie. Autour de la capitale Oaxaca de Juarez, attraction touristique du Sud du Mexique, s’étendent des quartiers de misère. La plupart des gens travaillent dans l’agriculture et pour les exploitations de richesses naturelles.

La population de l’Etat est pour la moité composée de peuples indigènes (Seize groupes indigènes s’exprimant dans plus de 22 langues et 150 dialectes) : ils représentent 1,6 millions de personnes sur 3,4 millions d’habitants. Ces peuples sont, depuis toujours, victimes de discrimination de la part des élites blanches. Selon le Conseil National à la Politique de Développent Social (Coneval), 75.7 % de la population indigène du Mexique vit « dans un état de pauvreté multidimensionnel » [10] .

C’est dans ce contexte - situation stratégique de la région, inégalités socio-économiques - que la grève des enseignants de 2006 va cristalliser la révolte mais aussi l’espoir d’une grande partie de la population.

Protesting Oaxaca
(cc) Jacalyn Engler

[*Chronologie de la création de la commune libre*]

- 22 mai 2006 : Les enseignants installent leur traditionnel « plantón » : depuis des années, ce piquet de grève-rassemblement est installé aux environs du jour des instituteurs (le 15 mai). Environ 70 000 enseignants suivent le mouvement de grève et réclament, entre autres, l’augmentation des salaires au vu, notamment, de la hausse dramatique du coût de la vie dans la région. Le gouverneur Ulises Ruiz Ortiz répond par des menaces et tente de diviser la protestation.
- Juin 2006 : L’attaque violente menée contre les enseignants grévistes par quelque 750 policiers en armes (14/06), au terme de laquelle on dénombrera 200 enseignants blessés ainsi que plusieurs disparitions, provoque la colère de la population qui, jusqu’ici, était restée passive face au mouvement des profs. Des centaines de milliers d’Oaxaqueños descendent dans la rue pour se solidariser avec les revendications sociales des enseignants. Plus de 30 mairies sont occupées. Les habitants, mais aussi des universitaires et des organisations sociales, viennent aider les enseignants qui affrontent avec des pierres et des bâtons les policiers armés. La foule réinstalle le plantón, les instituteurs désavouent le gouverneur et exigent sa démission. Sous l’impulsion des instituteurs, l’Asamblea Popular de los Pueblos de Oaxaca (APPO) est créée le 18 juin et réunit quelque 350 organisations : syndicats, collectifs libertaires, groupes de la gauche marxiste, organisations citoyennes, indigènes, de travailleurs, d’artistes, d’étudiants... L’APPO s’inspire des pratiques autogestionnaires des Zapotèques, des Mixtèques, des Mixes, des Amuzgos et autres peuples aborigènes. Dans les assemblées, chacun nourrit la liste des revendications sociales du mouvement.
- Juin - octobre 2006 : l’APPO organise une douzaine de manifestations auxquelles participent des centaines de milliers de personnes [11]. La population s’empare des administrations et crée des organes de gouvernement autonome.
- Juillet 2006 : Les élections fédérales sont remportées par la coalition « Por el Bien de Todos » [12]. Le parti du gouverneur fédéral est en net recul. Les révoltés d’Oaxaca réclament toujours sa démission et mènent une série d’actions symboliques, comme le boycott de la fête traditionnelle de la Guelaguetza, récupérée politiquement et commercialement [13] et l’organisation d’une fête alternative ou encore le blocage de lieux touristiques et d’hôtels.
- Août 2006 : La répression contre la population et l’APPO est continue. Le 9 août, trois militants sont tués, deux leaders de l’APPO arrêtés et plusieurs instituteurs enlevés. Le 21, les occupants de la télévision officielle sont expulsés par des paramilitaires. Immédiatement, l’APPO investit douze radios commerciales. Le 22 août, un « convoi de la mort » [14] se met en route et tire sur les radios occupées. Des barricades sont dressées pour le bloquer.
- Octobre2006 : Un journaliste d’Indymedia New York, William Bradley Roland, est tué le 27 octobre, au cours d’une manifestation. Le 28 octobre, le gouvernement mexicain lance un ultimatum à l’APPO qui doit retirer les barricades et libérer les bâtiments occupés. L’ultimatum est rejeté. Au nom de l’« état de droit », 4000 militaires et policiers fédéraux sont mobilisés. Les barricades sont détruites par la Policía Federal Preventiva (PFP) [15], les occupants sont repoussés par la force. L’occupation policière d’Oaxaca est mise en place, justifiée par la restauration de l’ordre public.
- Novembre 2006 : La PFP attaque l’université (02/10). Quelque 50.000 personnes résistent à l’assaut policier du campus. Après 7 heures d’affrontements violents, la PFP se retire. On déplore une vingtaine de morts et 120 prisonniers. Le 4 novembre, une lettre ouverte de soutien à la population d’Oaxaca, et à sa lutte pour un gouvernement populaire qui reconnaisse les traditions et les valeurs locales est signée par des intellectuels et des artistes [16]. Les 10, 11 et 12 novembre, un congrès constituant est organisé par l’APPO. Environ 250 organisations de l’Etat d’Oaxaca y participent. Le 19 novembre, une manifestation pacifique de femmes organisée pour dénoncer les viols commis par les policiers est brutalement réprimée. Le 25, une marche longue de 8 kilomètres réclame la libération des prisonniers politiques et le départ de la PFP. Cinq manifestants sont tués, 140 sont blessés et une centaine sont arrêtés. Quatre jours plus tard, la PFP occupe l’université et l’ensemble de la ville (29/11). Le lendemain, le gouverneur Ruiz Ortiz annonce que les étrangers prenant part au mouvement seront arrêtés.
De novembre à décembre, une vague d’arrestations est lancée, notamment au sein de représentants de l’APPO.
-  Janvier - juin 2007  : La répression, les nombreuses arrestations conduisent à un essoufflement du mouvement et, surtout, à une division entre les différentes organisations au sein de l’APPO. Si bien que le 2 juin 2007, la 2ème assemblée étatique de l’APPO avoue une crise de fonctionnement « en raison d’une diversité d’idéologies ».

- Juin - novembre 2007 : Cela n’empêche pas 100 000 personnes de redescendre dans la rue pour commémorer le 1ier anniversaire de la répression du mouvement des enseignants et exiger, encore et toujours, la démission d’Ulises Ruiz Ortiz et la libération des prisonniers (14/06). Le 18, les enseignants reprennent leur plantón. L’APPO exhorte la Cour Suprême de Justice à enquêter sur les violations des droits de l’homme dans l’Etat de Oaxaca. Le ministre Juan Silva Meza suggère que la Cour Suprême de Justice enquête sur les violations des droits de l’homme à Oaxaca (12/06). La « Guelaguetza commercial » est à nouveau boycottée (16/07). Les manifestations continuent et la répression ne faiblit pas. Les manifestants dressent à nouveau des barricades contre les « convois de la mort » [17]. Des associations mexicaines des Droits de l’Homme [18] tentent d’assurer une médiation entre l’APPO et les instances de l’État.
- Le 2 novembre 2007 : La première célébration de la victoire de todos los santos (toussaint) de novembre 2006 a lieu, malgré la répression de la PFP qui ne cessera pas.

Con Oaxaca, por Brad Will
(cc) Libertinus Yomango

[*La lutte continue*]

Depuis l’attaque de la caravane en avril 2010, puis l’échec de la suivante en juin, le blocus et la répression se poursuivent. En témoigne ce communiqué de la Commune autonome de San Juan Copala datant du 23 août dernier, au sujet d’une « nouvelle embuscade meurtrière contre la Commune autonome de San Juan Copala » au cours de laquelle trois personnes ont été tuées et deux autres blessées. Malgré la violence, malgré l’isolement, malgré la peur, la population assiégée continue la lutte : « Nous disons clairement que nous ne nous tairons pas, et nous lançons de nouveau à tous les compañeros de la lutte sociale au Mexique et dans le monde un appel à se solidariser avec les communautés de San Juan Copala [...] ».

Quelques jours avant ce communiqué, les femmes de la commune libre de San Juan Copala signaient un manifeste dans lequel elles réaffirmaient leur détermination à résister : « Aujourd’hui, nous voulons dire aussi à ces messieurs de l’Argent que nous nous rebellons, que nous nous soulevons et que nous les accusons avec colère. Que le monde sache que, dans ce pays, nous, les peuples indiens, sommes en résistance : le mauvais gouvernement, obéissant aux ordres du grand capital, a décidé d’anéantir nos peuples pour s’approprier la grande richesse naturelle, que, pendant des siècles, nous avons su conserver pour le bien de l’humanité ; c’est là, le véritable motif de la violence qu’aujourd’hui nous subissons, nous, les Triqui [...] » [19].

Il apparait dans ces déclarations, mais également au travers de nombreux témoignages de personnes présentes aux manifestations, que la contestation dépasse de loin la seule « question indigène ». Certes, ces peuples luttent et doivent continuer à lutter et à résister pour qu’on les respecte, que l’on cesse de les exploiter et de leur prendre leurs terres. Le soulèvement à Oaxaca s’inscrit dans ce mouvement, mais propose également une alternative constructive au système capitaliste. Cette convergence des luttes est nécessaire pour donner une épaisseur et une cohérence au mouvement. La solidarité internationale l’est tout autant, face à un capitalisme mondialisé imposant les mêmes règles à tous.

Leur combat est notre combat. ¡Ya basta !

C.O.

[*Sources :*]

Cet encart n’a d’autre prétention que d’introduire le sujet. A lire, pour en savoir plus :

- Les différents articles parus sur Oaxaca dans le mensuel CQFD : http://www.cequilfautdetruire.org/spip.php?page=recherche&recherche=Oaxaca
- Les différents articles et communiqués parus sur CeMAB.Be : http://cemab.be/news/?comments=yes&keyword=Oaxaca&medium=
- Emission de radio Panik sur San Juan Copala et Oaxaca : http://www.radiopanik.org/spip/Autonomie-et-repression-au-Mexique
- « Autonomie indigène à Oaxaca. », Reportage de Pedro Matias, « Proceso » (journal mexicain), 19 janvier 1997 : http://www.zapata.com/brochures/labas-ici/autonomie.html
- Article « Commune libre de Oaxaca » sur anarchopedia.org : http://fra.anarchopedia.org/Commune_libre_de_Oaxaca (Attention, cet article est pointé comme enfreignant possiblement un copyright).
- Article « La commune autonome de San Juan Copala (Oaxaca) », Francisco Lopez Barcenas, « La Jornada », 10 janvier 2007 : http://www.narconews.com/Issue44/article_fr2499.html

[1Dans la caravane se trouvaient des membres de l’Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca (APPO), de la Section 22 du magistère (syndicat des enseignants), de Voces Oaxaqueñas Construyendo la Autonomía y la Libertad (VOCAL), de CACTUS (Centro de Apoyo Comunitario Trabajando Unidos), des membres du MULTI (le Mouvement d’Unification et de Lutte Triqui - Indépendant), ainsi que des observateurs internationaux.

[2Les paramilitaires déclareront aux membres de la caravane qu’ils agissent sous la protection du gouverneur Ulises Ruiz Ortiz (URO)

[3Plus d’information sur ces deux militants : http://www.cemab.be/news/2010/05/9277.php

[4Voir leur communiqué, traduit en français : http://oclibertaire.free.fr/spip.php?article749

[5NDLR Voir par exemple cette offre de tourisme équitable : http://www.clubaventure.com/renseignements/oame.pdf

[6NDLR EDF, pour prendre un exemple. Le [rapport d’activités 2006 « L’énergie du XXIe siècle » fait état de projets éoliens et hydrauliques dans la région d’Oaxaca (pp.21 et 22). Plus loin, le chapitre « Responsables par nature » est introduit ainsi : « Quand une activité est liée à l’environnement, elle doit rimer avec responsabilité. Responsabilité citoyenne vis-à-vis de la Collectivité, comme responsabilité d’entreprise vis-à-vis des différentes parties prenantes. Les acteurs de l’entreprise partagent tous un même engagement : le respect de valeurs et de bonnes pratiques, ainsi que le respect des territoires et des citoyens ». Bien sûr, nulle part dans les pages suivantes, il n’est fait mention des populations d’Oaxaca qui luttent pour garder leurs terres.

[7Forêts, côtes, lagunes, montagnes, plantes rares, divers types de maïs.

[8Pétrole, uranium, charbon, fer, or, argent, plomb, mercure

[9Eau, assainissement, électricité, routes

[10Lire à ce propos : « Mexique : La communauté indigène reste vulnérable », Actu Latino, 11/08/2010 : http://www.actulatino.com/2010/08/11/mexique-la-communaute-indigene-reste-vulnerable/

[11Le 3 octobre, une « mega-marche » de 500 km atteint Mexico.

[12Pour le bien de tous

[13Les deux lundis qui suivent le 16 juillet, les représentants des sept régions de l’état célèbrent, dans la capitale de l’état, la « Guelaguetza del Lunes del Cerro » (lundi de la Colline). Il s’agit d’une fête oaxacane dont le nom signifie « cadeau, offre, échange ou participation » en langue zapotèque. Cette fête exprime, au travers de signes et de codes, la tradition préhispanique : musique, danses, récolte et produits alimentaires de chaque région... Pour plus d’informations, lire : http://www.revemexicain.com/oaxaca_culture.php/

[14C’est ainsi que la population nomme ces convois de camionnettes de la police judiciaire de l’Oaxaca, dont on a retiré les plaques d’immatriculation et qui circulent de nuit, en ouvrant systématiquement le feu contre les passants

[15Police Fédérale Préventive

[16Comme Noam Chomsky, Naomi Klein, Michael Moore ou encore Howard Zinn. Lire cette lettre (en anglais) : http://www.greenleft.org.au/node/36532

[17Les barricades portent les noms des personnes tuées en 2006

[18Comme la Ligue mexicaine pour la Défense des Droits de l’Homme (LIMEDH) ou la Comisión Nacional de Derechos Humano (CNDH)

 


 

Déconstruire les mythes de la crise grecque
Un groupe de personnes ayant vécu en Grèce et en Belgique raconte
lundi, 11 mars 2013

Cet article a été rédigé par un groupe de personnes à l’initiative d’une manifestation de solidarité avec le peuple grec. Organisée en Belgique, elle s’est tenue au mois de juin. Objectif de l’article : déconstruire les mythes de la crise grecque ayant abouti à un plan d’économies drastique.

Mythe n° 1 : La crise de la dette grecque a éclaté à cause du secteur public pléthorique

La crise de la dette grecque est souvent attribuée à son secteur public qualifié de “pléthorique”. Mais le taux de dépenses publiques en pourcentage du PNB place la Grèce en dessous de la moyenne de la zone euro, les chiffres correspondants de l’Allemagne et de la Belgique étant beaucoup plus élevés [1]. Entre 2002 et 2006, les dépenses publiques ont chuté, et n’ont augmenté que lors de la période de récession globale. Et en grande partie « grâce » aux sauvetages des banques.

Durant la crise, une grande partie de la presse financière a également accusé le taux de dépenses « excessif » consacré aux salaires des fonctionnaires, par rapport au Produit National Brut. Dans la zone euro, le rapport PNB / traitement des fonctionnaires a diminué de 11% en 1995 à 10% en 2008. En Grèce, il a grimpé de 10% à un peu plus de 11%. Il est évident qu’une augmentation si faible ne saurait justifier le déficit existant.

Les dépenses publiques irrationnelles pour les armements ont toujours existé, et pour cette raison elles ne peuvent pas être tenues responsables de la crise du déficit public ; toutefois, elles constituent un facteur aggravant pour les finances du pays. En particulier, certains politiciens allemands, qui se plaignent de « l’excès de solidarité envers la Grèce », font semblant d’oublier que leur propre pays est dépendants des dépenses militaires grecques pour faire (sur-)vivre leurs industries militaires.

L’origine principale du déficit actuel ne se trouve pas dans l’excès de dépenses, mais plutôt dans l’incapacité de l’Etat à générer des revenus fiscaux [2]. La réduction des taux d’impôt appliqués aux entreprises de même que l’évasion fiscale des grandes compagnies et des grandes fortunes ont amené le déficit grec à son record actuel : on estime que 8.000 personnes et entreprises, ayant commis des fraudes fiscales avérées doivent encore €20 milliards à l’Etat grec. Ce montant équivaut au double du montant du déficit que la Grèce a dû refinancer le 19 mai.

Les faiblesses structurelles de l’économie grecque l’ont transformée en proie pour les spéculateurs. Mais à qui est responsable de ces faiblesses ? Les régimes d’austérité se pérennisent depuis ces dernières décennies. Ils sont également liés à l’agenda européen de libéralisation ainsi qu’à l’entrée du pays dans la zone euro. Ils ont conduit à une croissance économique de court terme, plutôt qu’à un développement réel. Cette « croissance » a été fondée sur des secteurs sans perspective à long terme, comme le transport de commodités et la vente de biens publics, le tout au profit d’une petite élite grecque. L’opacité des rapports présentés par le gouvernement grec y a aussi contribué. Mais le gouvernement grec n’est pas le seul coupable dans l’affaire : il a eu pour complices des banques mondiales comme Goldman Sachs, recrutée comme consultante par le gouvernement grec. Ladite banque fait à présent l’objet de poursuites judiciaires aux Etats-Unis.

Eurostat, le bureau de statistiques et de prévisions européen, s’est montré quant à lui assez inefficace dans son évaluation des données fournies par la Grèce. Les autres gouvernements de l’Union Européenne ont quant à eux préféré ignorer les preuves de falsification ; ouvrir ce dossier avant qu’il ne soit trop tard pour éviter la catastrophe ne servait pas leurs intérêts.

La crise du déficit grec a atteint son pic au moment ou les spéculateurs ont choisi la Grèce comme cible intermédiaire pour s’attaquer a l’euro. La spéculation financière a fait exploser le coût du crédit et a rendu le coût de refinancement du déficit insoutenable. En effet, la taille absolue de la dette grecque est limitée (comparée, par exemple, à celle de l’Italie), ce qui la rend facile à manipuler. De plus, le choix de la Grèce en tant que cible pour cette attaque était juste une question de conjoncture. Les bons grecs allaient expirer avant ceux du Portugal. Il faut également noter qu’on trouve parmi les spéculateurs des grandes banques françaises et allemandes, détentrices de la plus grande partie de la dette grecque. Deutsche Bank a constamment publié des scénarios catastrophiques concernant la situation de l’économie grecque depuis le début de l’année et a fait du lobbying pour continuer la spéculation à travers les Credit Default Swaps [3]. Plusieurs Etats de l’UE ont fermé les yeux devant cette spéculation, qui pourrait bien avoir servi les intérêts de leurs grands exportateurs. Pour l’Allemagne, comme pour tous les pays de la zone euro, le coût du crédit a diminué suite a la crise de la dette grecque. L’euro, affaibli, a pour sa part poussé à la hausse les exportations allemandes, donnant ainsi à l’économie allemande une porte de sortie de la pire récession qu’elle ait connue ces 40 dernières années. Le Premier Ministre italien Silvio Berlusconi a récemment déclaré qu’il ne s’inquiète pas de la chute de l’euro car « c’est bien pour les exportations italiennes ». Le Ministre français des Finances a affirmé que l’Etat français tirera profit de la dette grecque [4]. Cela ne ressemble pas à un grand défilé de solidarité à l’égard un pays de la zone euro qui s’est trouvé dans la tourmente.

Mythe n° 2 : Les Grecs ont fait la fête, ont vécu au-dessus de leurs moyens, ont menti sur leurs chiffres, et maintenant ils demandent à d’autres nations européennes de les faire sortir de la misère

Selon l’Organisation de Coopération et Développement Economiques (OCDE), le travailleur grec moyen travaille 2.120 heures par an. Si ce n’est la Corée du Sud, le pays arrive en tête des pays membres de l’OCDE. Un travailleur allemand preste... 690 heures de moins.

Les salaires moyens en Grèce atteignent 73% de la moyenne de la zone euro. Les Grecs sont aussi avant-derniers du pouvoir d’achat parmi les pays de l’UE. Le revenu net moyen est de €12.800 par an. Selon Eurostat, 60% des retraités grecs reçoivent moins de 600 euros par mois, alors que le coût de la vie est comparable à celui de la Belgique. L’âge de départ à la retraite est déjà fixé à 65 ans pour la plupart des travailleurs, quoi qu’en disent les campagnes de la désinformation.

Est-ce que les ménages grecs dépensent plus que ce qu’ils gagnent ? Des données statistiques montrent que les ménages allemands sont plus endettés que les grecs, tandis que la consommation privée par habitant en Grèce est toujours plus basse que la moyenne européenne (pdf).

Le peuple grec n’est pas une masse homogène. La société grecque est une des sociétés les plus inégales de la zone euro [5]. Si on admet que les Grecs ont fait la fête, ce n’est que « l’élite » et une part de la classe moyenne supérieure qui y ont participé. Il s’agit de gens avec un compte suisse, une villa au littoral et une Porsche Cayenne.

Mythe n° 3 : Le prêt FMI-UE aide le pays et son peuple

Tout d’abord, le programme FMI/UE (notamment sa partie ‘UE’) ne ressemble en rien à une “aide” ou encore à un “sauvetage”, comme l’ont proclamé, entre autres, le Fonds Monétaire International et l’UE . Il s’agit d’une série de prêts au taux standard du FMI, assortis de conditions draconiennes. Quant a la partie ‘UE’ du prêt, elle a été accordée à un taux d’intérêt extraordinairement élevé, de 5-6%, alors la croissance du Produit Intérieur Brut du pays est de moins de 4% par an. Il est évident que la dette va se pérenniser. Dans 3 ans, quand les prêts auront expiré, la Grèce se retrouvera avec une dette encore plus importante que l’actuelle.

Deuxièmement, ce prêt n’a pas été offert pour aider ‘le peuple grec’. Il a été accordé pour garantir aux banquiers français, allemands et grecs qu’ils ne vont pas perdre « leur argent », pour que l’euro soit sauvé et pour s’assurer que la crise ne va pas se propager à d’autres économies. Le FMI en atteste clairement.

L’impact du « plan de sauvetage » FMI/ UE sur le peuple grec est le suivant :
- Le pécule de vacances et de congés (qualifiés de « 13e et 14e salaire ») a été aboli pour les salariés du secteur public et les retraités du secteur public et du privé.
- Tous les salaires sont désormais gelés tandis que la TVA augmente de 4%.
- Le salaire minimum pour les nouveaux entrants au marché du travail est réduit de 700 Euros à environ 500 Euros
- Les seuils de licenciements collectifs passent de 2% à 5% et le montant du remboursement correspondant pour de tels licenciements est réduit de 50%.
- Les conventions collectives de travail peuvent dorénavant être enfreintes si l’employeur le considère « indispensable ».
- Un grand nombre de services publics, chemins de fer et service des eaus compris, vont être privatisés.
- Les budget de la santé et de l’enseignement sont réduits.
- L’âge de départ à la retraite pour les femmes augmente de 60 à 65 ans sous prétexte de l’égalité des sexes.

Des économistes estiment que ces mesures auront pour effet de faire baisser les standards de vie de 25%. Des mesures additionnelles sont attendues, comme des réductions explicites et nominales de salaires également dans le secteur privé, et l’introduction d’une retraite minimale de €360.

Mythe n° 4 : Les autres Etats Membres ne courent pas de risques similaires

Des plans d’austérité ont déjà été imposés dans d’autres pays européenne : l’Italie (plafond de salaires et gel de recrutement dans le secteur public, réduction des budgets des autorités locales), la Grande Bretagne (500.000 postes vont être réprimées dans le secteur public), l’Espagne et le Portugal (réductions de salaire pour les employés du secteur public).

Herman Van Rompuy, le Président du Conseil Européen a déclaré que la zone euro a failli s’écrouler, mais qu’elle a finalement été sauvée par la décision de la France et de l’Allemagne d’imposer des plans d’austérité et de libéraliser le marché du travail. Cette décision a pour résultat une dégradation massive des standards de vie partout en Europe.

La dette belge augmente de €45 millions par jour. Le mot « austérité » était tabou lors de la campagne électorale. Et pourtant, dans l’histoire très récente (1993 et le Plan Globla), des crises de déficit ont été tranchées par une hausse générale de la TVA. Les Belges devraient être vigilants afin d’empêcher la vague antisociale paneuropéenne qui va frapper ce pays et se préparer à défendre leurs standards de vie.

Mythe n° 5 : Les manifestants grecs sont des extrémistes 

Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté pacifiquement deux fois par mois depuis le mois d’avril et des millions ont fait la grève. Les feux des médias se sont toujours concentrés sur les incidents violents et isolés, ils ont ignoré les attaques injustifiées de la police contre les manifestants paisibles. Il faudrait pourtant comprendre qu’il s’agit d’une lutte pour la dignité du peuple grec. Se battre contre ces mesures est le seul moyen d’assurer un avenir. La dette a été générée par les élites. Pourquoi les travailleurs et citoyens grecs devraient-ils payer pour cela ? Le niveau de vie des Grecs ne devrait pas une nouvelle fois être sacrifié à l’appétit des banques. La dette de la plupart des états membres de l’UE devra tôt ou tard être restructurée, parce qu’elle n’est pas viable. La question qui se pose tient aux conditions de cette restructuration. Va-t-on encore une fois placer en priorité le salut des banques privées par le recours à l’argent public ou préférera-t-on défendre les droits sociaux et le bien-être des européens ? 

Initiative de solidarité à la Grèce qui résiste - http://solidarity-greece.blogspot.com 

[1Voir page159

[2ETUI : Open letter to European policymakers : The Greek crisis is a European crisis and needs European solutions

[3Voir ici.

[4Voir également ici.

[5TARKI EUROPEAN SOCIAL REPORT – Income distribution in European countries : first reflections on the basis of EU-SILC 2005