Accueil du site > Numéros > Numéro 6 - Féminisme > Le mouvement proféministe : des hommes engagés pour l’égalité

Version imprimable de cet article Version imprimable

Le mouvement proféministe : des hommes engagés pour l’égalité

jeudi 11 mars 2010, par Frédérique Herbigniaux (Date de rédaction antérieure : 2007).

On entend souvent parler des hommes qui luttent contre les féministes, qui se déclarent anti-femmes, qui réduisent les luttes de celles-ci à une guerre des sexes. Ils existent, il est vrai. Mais il ne faudrait pas non plus oublier tous ceux qui, jour après jour, apportent leur soutien au combat des femmes du monde entier et agissent pour l’égalité. Leur nom ? Les proféministes, comme ils aiment se désigner eux-mêmes. Qui sont-ils ? Quels sont leurs axes de travail, leurs positions idéologiques et leurs actions concrètes ? C’est ce que le présent document souhaite aborder en un résumé qui, par définition, demeure malheureusement réducteur face à la diversité d’un mouvement comme le proféminisme.

Etre proféministe, qu’est-ce que c’est ?

Selon J. Hearn, « Le proféminisme recouvre la solidarité et la sympathie des hommes avec les luttes et les problèmes des femmes. » [1]. Bien qu’il existe différents courants à l’intérieur de cette tendance, « tous les proféministes partagent une volonté commune d’écouter le féminisme et les femmes, d’en tirer des enseignements, et de repenser et de déconstruire le sexe masculin comme genre dominant. » [2]. En plus d’entretenir un projet de lobbying politique, les pro-féministes souhaitent des changements actifs de la part des hommes, sur tous les plans : médias, vie privée, vie professionnelle, législation, comme nous le détaillerons plus loin.

Le mouvement proféministe n’est pas un mouvement organisé. Il se compose d’un ensemble de réseaux divers, de tous horizons et de toutes origines sociales et ethniques. Le fonctionnement de ces réseaux est complexe (forme, origine, organisation) et multiple. La complexité du mouvement proféministe vient également de son attachement ponctuel à certains groupes du ‘mouvement masculin’. Ce groupement est un ensemble de groupes d’hommes, pouvant se diviser en deux types : ceux qui soutiennent les féministes (attachés donc aux proféministes) et ceux qui se déclarent ouvertement anti-femmes (les antiféministes, voire masculinistes). On retrouve en général dans les mouvements anti-femmes les mouvements de défense des droits des pères et de défense des droits des hommes. Il n’est donc pas toujours évident de comprendre à quel mouvement on a affaire dans les groupes d’hommes, certains utilisant l’étiquette ‘proféministe’ afin d’obtenir les bonnes grâces des mouvements des femmes, avant de dévoiler leurs réelles conceptions masculinistes des rapports entre hommes et femmes.

Les proféministes réfutent l’idée des masculinistes selon laquelle il existerait une condition de l’homme, peu prise en compte par les politiques. A l’inverse, les hommes proféministes soutiennent l’idée que la condition féminine existe réellement, par la présence indiscutable des inégalités envers les femmes dans de nombreux domaines (emploi, politique,…), argumentée de surcroît par des chiffres. La condition masculine n’a selon eux aucun sens car les hommes ne représentent pas une population souffrant spécifiquement de discrimination basée sur leur sexe. Certains proféministes dénoncent ainsi l’utilisation des cas critiques de pauvreté et d’exclusion sociale - et économique - de certains hommes par les masculinistes. Ces cas existent, bien évidemment, mais ils se situent dans les extrêmes de la courbe Gaussienne et demeurent donc plutôt l’exception que la règle. Dès que les écarts à la moyenne se réduisent, on constate la présence majoritaire des femmes dans ces situations difficiles. [3] Les proféministes pensent donc que dans ce cas, c’est bien la pointe - la souffrance des hommes - qui cache l’iceberg de la souffrance féminine.

Un peu d’histoire

Depuis longtemps, des hommes ont soutenu les femmes dans leur lutte pour l’égalité. Ainsi, F. Poullain de La Barre écrivait en 1673 dans le traité ‘De l’égalité des deux sexes’ :

« Nous sommes remplis de préjugés et (...) il faut y renoncer absolument, pour avoir des connaissances claires et distinctes. (...) De tous les préjugés, on n’en a point remarqué de plus propre à ce dessein que celui qu’on a communément sur l’inégalité des sexes (...) Il faut se donner la peine de remonter jusqu’à la source, et juger en beaucoup de rencontres de ce qui s’est fait autrefois, par ce qui se fait aujourd’hui, et des coutumes anciennes par celles que nous voyons s’établir de notre temps (...) Si on avait suivi cette règle (...) on ne serait pas tombé en tant de méprises : et dans ce qui concerne la condition présente des femmes, on aurait reconnu qu’elles ne sont assujetties que par la loi du plus fort, et que ce n’a pas été faute de capacité naturelle ni de mérite qu’elles n’ont point partagé avec nous ce qui élève notre sexe au-dessus du leur. (…)L’esprit n’a point de sexe... Si on le considère en lui-même, l’on trouve qu’il est égal et de même nature en tous les hommes, et capable de toutes sortes de pensées : les plus petites l’occupent comme les plus grandes » [4]

Condorcet s’élèvera également très ‘tôt’ contre l’inégalité entre les hommes et les femmes, notamment dans la vie politique : « Par exemple, tous n’ont-ils pas violé le principe de l’égalité des droits, en privant tranquillement la moitié du genre humain de celui de concourir à la formation des lois, en excluant les femmes du droit de cité ? » [5]. Malheureusement, la Révolution française ainsi que la suite des évolutions de la société occidentale ont souvent négligé la femme et l’ont cantonnée au statut de reproductrice au foyer bien qu’il soit certains que des hommes ont continué à soutenir la cause féminine. Les revendications féministes de l’après-guerre ont également été appuyées tout au long de l’Histoire par de nombreux hommes. Mais après la grande vague féministe des années 60 à 80, les spécialistes décrivent un déclin de l’intérêt des groupes d’hommes pour les mouvements ‘antisexistes’. Le courant pro-féministe s’est peu à peu tari, ou s’est dilué dans des questions plus larges (l’enseignement, les services sociaux, les médias,…). Ensuite, le mouvement mythopoétique est arrivé, encensant le retour à la ‘Nature’ pour les hommes et n’a pas toujours été très tendre envers les femmes et le féminisme.

Les groupements masculinistes sont également apparus dans un contexte de crise sociétale, le plus souvent composés d’individus en détresse et en révolte défendant les droits des pères. Ils accusent le féminisme et les femmes de tous les maux, en confondant de nombreuses problématiques. Ils refusent en outre de prendre en compte une approche sociologique du phénomène du genre, en refusant généralement tout dialogue constructif.

Prenant conscience du risque d’être liés aux masculinistes, certains groupements d’hommes proféministes ont souhaité se différencier de ceux-ci, en orientant leur réflexion et leur engagement davantage sur des problématiques sociales. Un regain pour le pro-féminisme est ainsi à constater dans un contexte européen et international Parmi les exemples d’activités proféministes nouvelles, citons l’European Profeminist Network [6] le projet proféministe Ending Gender-based Violence : A Call for Global Action to Involve Men, [7] soutenu par l’UNICEF et l’Agence suédoise de coopération au développement (SIDA) ainsi que le projet européen Critical Research on Men in Europe [8], qui est explicitement féministe et proféministe. Citons également des associations telles que le groupement québécois Hommes contre le Patriarcat [9] et et l’organisation américaine The National Organization for Men Against Sexism. [10]

Ainsi, nous observons que le contexte européen et international sont favorables à une recherche sur le rôle des hommes dans les luttes pour l’égalité entre les sexes. Les journées organisées par l’Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes en 2007 constituent le témoin de cette volonté.

Une notion centrale et partagée : le genre

Les féministes et les proféministes défendent le même concept : celui de genre. Le genre est le sexe social attribué par la société aux individus. Il représente l’ensemble des caractéristiques octroyées arbitrairement et ‘par tradition’ à chaque sexe. Il est dès lors fortement variable selon les lieux et les cultures, bien que la majorité du temps, la suprématie du masculin sur le féminin soit la plus courante. Les comportements des hommes et des femmes ne sont en effet pas dictés par la biologie, par la ‘Nature’, mais bien par la société qui les éduque et les socialise. Ainsi, rien n’est ‘naturel’ dans les comportements appris aux hommes et aux femmes. Depuis tout petits, les humains sont éduqués différemment en fonction de leur sexe. On leur apprend des choses différentes, on les encourage à faire certaines activités, à jouer avec certains jouets, à parler d’une certaine façon, à prendre tel ou tel comportement en lien avec son ‘genre’. Et cette socialisation différenciée selon qu’on naisse ‘fille’ ou ‘garçon’ va durablement influencer les rapports entre les hommes et les femmes à un niveau plus global.

Les hommes pro-féministes défendent l’idéal de l’égalité des genres et dénoncent l’actuelle inégalité, au profit des valeurs attribuées au masculin (action, intelligence, efficacité, pouvoir,…), en dévalorisant celles attribuées au féminin (émotion, timidité, passivité,…). La différence de valorisation des attributs féminins et masculins conduit en effet à des situations d’inégalités effectives dans la société : économiques, sociales, politiques. Cette inégalité de genres structure ainsi toute la société et l’ensemble des rapports entre les hommes et les femmes. Hommes et femmes (pro)féministes plaident pour une lutte contre ces inégalités de genre et pour la construction d’une société égalitaire et solidaire.

Des actions

Les proféministes souhaitent agir sur de nombreux domaines. Nous en citerons ici quelques-uns qui nous paraissent fondamentaux dans le combat vers une plus grande égalité des genres. Ainsi, les proféministes souhaitent :

Soutenir l’ensemble des mouvements de femmes et des mouvements féministes. Les hommes proféministes souhaitent en effet soutenir les mouvements de femmes dans leurs actions de terrain et de réflexion.

Faire prendre conscience aux hommes de leur place dominante. Les faire réaliser leur auto-critique. Les réseaux proféministes souhaitent discuter avec leurs pairs de la place occupée par les hommes aujourd’hui. Ils veulent déconstruire les préjugés et les stéréotypes liés à la supériorité masculine et amener les autres hommes à penser en terme sociétaux de ‘genre’ et non en terme de combats d’individus.

Refuser la façon dont la société est construite car elle n’est satisfaisante pour aucun des sexes. Le souhait de changement sociétal est très présent chez les hommes proféministes. Ils souhaitent, à travers l’égalité de genre, permettre à toutes et tous de vivre de manière plus libre leur vie, en sortant à la fois des inégalités et des schémas tout tracés imposés par le ‘genre’.

Agir tant dans la sphère publique (revendications,…) que privée (travail au quotidien dans les couples,…) Les actions visent tant la sphère publique que la sphère privée car les hommes proféministes souhaitent montrer le lien existant entre les deux sphères, l’inégalité dans l’une étant le reflet de l’autre.

Lutter contre toutes les discriminations : le sexisme, le racisme, l’homophobie envers les homosexuel(les) et les transgenres. Les proféministes luttent également contre toutes les discriminations, car toutes les inégalités sont liées à un mépris d’une catégorie d’individus déterminés comme ‘inférieurs’, et ce que ce critère dépende d’une orientation sexuelle, du sexe biologique ou de l’appartenance socio-ethnique.

Lutter contre les violences envers les femmes dans la sphère privée. La lutte contre la violence dans le couple est un des fers de lance des hommes proféministes. Ils analysent le phénomène dans une perspective de genre et souhaitent conscientiser les hommes à propos de cette problématique. Ainsi, selon M. Kaufmann, une des solutions à la violence conjugale est d’aller vers les autres hommes et de les convaincre du bien-fondé de la lutte contre le genre. [11]

Conclusion : les proféministes, des hommes anti-hommes ?

Nous l’avons vu, les hommes proféministes partagent la majorité des combats des femmes féministes en les faisant leurs. Ils défendent tout à la fois la liberté des hommes et des femmes, l’égalité des sexes et l’analyse sociétale à travers le concept de genre. Ils étudient et réfutent la toute-puissance masculine en tant qu’évidence sociale. Ils souhaitent à tout prix déconstruire cette cause d’inégalité et travailler, avec les femmes, à l’établissement d’un monde meilleur, plus respectueux de chacun et de chacune.

De nombreuses critiques ont surgi face à ces hommes qui osaient remettre en question leurs propres privilèges et poser la question de la domination masculine implicite dans les sociétés contemporaines. Les masculinistes les accusent souvent de ‘scier la branche sur laquelle ils sont assis’, de ‘pactiser avec l’ennemi’, et même pire ‘de se féminiser’. Ainsi, pour les masculinistes, les hommes proféministes sont un des signes du déclin de la masculinité et d’une ère de féminisation nuisant dangereusement au masculin.

Loin de percevoir une animosité entre les sexes, les proféministes ont compris, eux, que l’heure était au travail collectif contre les inégalités de genre, seul moyen pour rendre un monde plus égalitaire pour tous et toutes. Ils sont en cela des hommes engagés pour l’égalité.

Frédérique Herbigniaux, Secrétariat général Femmes Prévoyantes Socialistes

Nous reproduisons le texte avec l’aimable autorisation des Femmes Prévoyantes Socialistes.

Le texte est paru initialement en 2007. Voir : http://www.femmesprevoyantes.be/Sit...

Bibliographie succincte

Actes du colloque Les hommes et le changement, organisé en septembre 2005, Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes, Bruxelles.

BEGON René, Les hommes ont-il évolué, CVFE, Liège, 2006.

CONDORCET, essai sur l’admission des femmes au droit de cité, 1790.

FOUFELLE Dominique, Dossier ‘Les hommes et le féminisme’, site des Pénélopes. http://www.penelopes.org/

HEARN Jeff, le rôle des hommes dans l’égalité de genre : les raisons intéressant les hommes à l’égalité de genre, in Actes du colloque Les hommes et le changement, organisé en septembre 2005, Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes, Bruxelles.

Hommes contre le patriarcat, La misère au masculin : lorsque la pointe visible cache l’iceberg d’un phénomène toujours majoritairement féminin. www.antipatriarcat.org

KAUFMAN Michael, les 7 P de la violence masculine, in Actes du colloque Les hommes et le changement, organisé en septembre 2005, Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes, Bruxelles. Masculinisme : petit historique, dossier de préparation de l’émission Thema ‘Quand des pères se vengent’, ARTE, mars 2005.

KATZ Jackson, Advertising and the Construction of Violent White Masculinity, Media Awareness Network, Ottawa. www.media-awareness.ca

Groupe proféministe, Helsinki, http://www.profeministimiehet.net/e...

Réseau des hommes pro-féministes, www.europrofem.org

The National Organization for Men Against Sexism (NOMAS), Roles of men with Feminism and Feminist Theory, Louisville. www.nomas.org

Traité De l’Égalité entre les deux sexes , cités dans M. Albistur et D. Armogathe,Histoire du féminisme français, éd. Des femmes, 1977, p. 158-165

Notes

[1] 1 HEARN Jeff, le rôle des hommes dans l’égalité de genre : les raisons intéressant les hommes à l’égalité de genre, in Actes du colloque Les hommes et le changement, Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes, Bruxelles, septembre 2006.

[2] 2 HEARN Jeff, op.cit

[3] Cf. par exemple Hommes contre le patriarcat, La misère au masculin : lorsque la pointe visible cache l’iceberg d’un phénomène toujours majoritairement féminin. www.antipatriarcat.org

[4] Extraits du traité De l’Égalité entre les deux sexes , cités dans M. Albistur et D. Armogathe, Histoire du féminisme français, ed. Des femmes, 1977, p. 158-165

[5] Condorcet, Essai sur l’admission des femmes aux droits de cité., 1790

[6] Réseau des hommes pro-féministes, www.europrofem.org

[7] Cf. www.sida.se

[8] http://www.cromenet.org/

[9] Hommes contre le patriarcat, www.antipatriarcat.org

[10] NOMAS, www.nomas.org

[11] KAUFMAN M., les 7 P de la violence masculine, in Actes du colloque Les hommes et le changement, organisé en septembre 2005, Institut pour l’Egalité des Femmes et des Hommes, Bruxelles.

SPIP | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0