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1984, un livre prophétique ?

A l’origine de Big Brother

mardi 9 février 2010, par Franz Tofer

Publié en 1949, 1984 est, avec La Ferme des animaux, probablement le roman le plus célèbre du romancier britannique George Orwell. Il contribuera à populariser plusieurs concepts, dont celui de Big Brother, thème de ce numéro de JIM.

L’histoire

En 1984, le monde est partagé entre trois grandes puissances : Océania, Eurasia et Eastasia. A Londres, une des principales villes d’Océania, après une révolution dans les années 50, le Parti et son chef charismatique, Big Brother, sont parvenus au pouvoir et ont entièrement remodelé la société. La propagande est omniprésente au travers d’affiches de Big Brother ornées du message “Big Brother is watching you” (“Big Brother te regarde”), mais aussi de télécrans, télévisions diffusant la propagande du Parti mais qui permet également à la Police de la Pensée de voir et d’entendre ce qui se passe dans chaque pièce.

George Orwell : "1984"
(cc) marco ?!@fucxxxmotxxr

Océania est en guerre perpétuelle avec les deux autres puissances avec un jeu d’alliances variables au cours du temps. Comme le Parti ne peut se tromper, l’histoire est constamment réécrite afin d’être adaptée à la situation présente. C’est le rôle d’un des quatre grands ministères : le Ministère de la Vérité. Les trois autres étant respectivement le Ministère de la Paix (en charge de la guerre), le Ministère de l’Abondance (en charge du rationnement) et le terrifiant Ministère de l’Amour (en charge de l’ordre et de la loi, siège de la redoutable Police de la Pensée).

Winston Smith, un membre du Parti Extérieur travaillant au Ministère de la Vérité, décide de commencer à écrire un journal. Activité particulièrement dangereuse puisqu’elle pourrait mettre la ligne du Parti en défaut et envoyer son auteur dans les geôles du Ministère de l’Amour.

Au cours d’une séance des “Deux minutes de Haine”, moment d’hystérie collective organisée par le Parti pour retourner la colère des individus contre des boucs émissaires, Winston rencontre une jeune femme, Julia dont il finira par s’éprendre.

Isolés et en danger de mort, les deux amoureux finiront par prendre contact avec le mystérieux O’Brien, membre du Parti Interne, qu’ils soupçonnent d’appartenir à une organisation de résistance clandestine.

O’Brien se révélera-t-il être à la hauteur de leurs attentes et parviendront-ils à échapper à Big Brother et au Parti ?

Les concepts

Au-delà de l’histoire, le roman est surtout l’occasion pour Orwell de décrire avec minutie divers mécanismes d’une société totalitaire. Si nombre de concepts utilisés par Orwell n’étaient pas neufs à l’époque, le roman a néanmoins permis de largement les populariser. Petit tour d’horizon des principaux d’entre-eux.

Big Brother is watching you

L’omniprésence de Big Brother combinée avec la possibilité qu’ont les télécrans d’espionner tout ce qui se passe partout où ils sont installés n’est somme toute qu’une variation sur le thème du Panopticon [1]. Le succès du roman contribuera à populariser le nom de Big Brother en tant que synonyme de système de contrôle poussé à son paroxysme. Les télécrans eux-mêmes sont une sorte de préfiguration des systèmes de vidéo-surveillance [2].

La novlangue

En plus d’être très présent dans le roman, le concept de novlangue (newspeak en anglais) est développé par Orwell dans un appendice.
La novlangue a deux objectifs principaux : le premier est de fournir au Parti un moyen d’expression approprié pour décrire sa vision du monde et le second est de réduire drastiquement le vocabulaire de manière à pouvoir empêcher quiconque de pouvoir même exprimer une pensée critique. Dans le cadre de la doublepensée, la novlangue permet aussi à un mot de pouvoir dire une chose et son contraire en fonction de l’objet auquel il s’applique. La novlangue de 1984 est l’un des principaux mécanismes de contrôle de la pensée développés dans le roman.

La propagande

Un exemple d’application de la novlangue se retrouve dans l’usage de la propagande. La propagande n’était pas un concept nouveau en 1948 [3] mais, conscient de son importance pour faire accepter la dictature du Parti, Orwell la rend omniprésente (affiches, slogans, dont les fameux “La guerre, c’est la paix”, “La liberté, c’est l’esclavage” et “L’ignorance, c’est la force”) en usant également des dernières innovations technologiques (par exemple, l’usage des télécrans pour abreuver constamment la population en messages officiels).

La réécriture de l’Histoire

Afin de maintenir l’illusion d’un Big Brother et d’un Parti infaillible, l’Histoire se doit d’être constamment réécrite pour adhérer à la vérité officielle du présent. Orwell fait ici directement référence au procédé de trucage de photographie utilisée sous Staline pour faire disparaître les anciens camarades tombés en disgrâce ; mais en combinant ce procédé avec celui de la doublepensée il va plus loin, ne se contentant pas de simplement effacer certains détails de l’Histoire, le Parti la change. Ainsi, il ne suffit pas de faire oublier qu’Eurasia, allié d’Océania aujourd’hui, était l’ennemi d’hier, il importe d’écrire l’Histoire de sorte qu’Eurasia ait toujours été l’allié d’Océania. On peut alors comprendre que l’ampleur de la tâche et le challenge intellectuel qu’elle présente fascine Winston Smith.

L’hystérie collective

Malgré la propagande et les différents mécanismes de contrôle de la pensée, le Parti ne peut dissimuler les difficultés de la vie quotidienne (ville en ruine, difficultés d’approvisionnement, ...), c’est pourquoi il recourt de manière organisée et systématique, via les Deux minutes de haine quotidiennes, aux boucs émissaires, généralement un ennemi intérieur représenté par la figure de Goldstein, chef d’une mystérieuse 5ème colonne nommée la Fraternité.

1984 aujourd’hui

Orwell aurait peut-être été surpris de voir que nombre des mécanismes d’oppression et de contrôle qu’il expose dans son roman ont pu se développer dans nos sociétés si « libres ».

Comme vous avez pu le lire tout au long de ce numéro de JIM [4], le concept de Big Brother, c’est à dire celui d’une société de contrôle et de surveillance, s’est généralisé dans notre société. A tel point que certaines émissions de voyeurisme télévisuel (erronnément nommée “télé-réalité”) l’utilisent pour titre. Etre fiché, contrôlé, surveillé, observé et, éventuellement, puni fait partie de la banalité quotidienne.

La novlangue a elle aussi envahi notre quotidien [5]. Langue du pouvoir pour exprimer ses thèses, composée de néologismes (ex : sécuritaire [6], libéralisation) ou d’oxymores (ex : développement durable, ressources humaines, partenaires sociaux) [7] ; mais aussi de faire disparaître le sens “contestataire” de certains mots [8]. D’autre part, la “rationalisation économique” du langage, c’est à dire la recherche de l’efficacité au détriment de la nuance dans la communication, amène a une progressive simplification du vocabulaire utilisé (langage “sms”, disparition de l’usage de synonymes, ...).

War is Peace. Obama and his Nobel "Peace" Prize
(cc) Nick Bygon

Tout aussi omniprésente, la propagande prend des formes multiples (publicité, médias de masse, communiqués, éducation, ...) et sert à nous vendre un modèle de société, une “réforme” [9], une politique gouvernementale, etc.
Lorsqu’un ministre des Affaires étrangères belge déclare : “Il y a un lien (entre l’engagement de l’OTAN en Afghanistan) et la sécurité de la zone euro-atlantique” [10], comment ne pas penser au fameux slogan “La guerre, c’est la paix” ?

De même, lorsque le nouveau ministre des Affaires étrangères explique que : “La Belgique est présente en raison de la menace terroriste” que représentait l’Afghanistan et que “Nous devons éviter que l’Afghanistan ne redevienne un refuge pour les terroristes” [11], il s’agit d’une évidente réécriture de l’Histoire, puisqu’aucun des pirates de l’air responsables des attentats du 11 septembre 2001 n’avait la nationalité afghane. La majorité d’entre-eux étaient saoudiens ; mais, étrangement, personne n’a appelé à l’invasion de ce pays allié de longue date des Etats-Unis...

Quant au phénomène d’hystérie collective, il n’y a qu’à constater comment certains événements anecdotiques (par exemple, le port de la burqa ou la construction de minarets, ou dans un autre registre, la chasse aux “assistés” [12]) sont montés en épingle pour songer à la fabrication et à l’utilisation de boucs émissaires pour détourner la colère populaire des problèmes induits par les politiques actuelles.

Vers une prophétie autoréalisatrice ?

Au premier abord, l’univers de 1984 nous paraît très éloigné du nôtre, et ce même si, comme nous l’avons vu, nombre de concepts se retrouvent aujourd’hui. Pourtant, si Big Brother et le Parti, inspirés du modèle stalinien, n’existent pas tels quels dans nos sociétés, n’avons-nous pas le Marché tout-puissant ainsi que des partis de gouvernement qui le servent ?

Cette loi du Marché qui s’immisce progressivement dans tous les rouages de notre société cherche à gagner « les cœurs et les esprits » et à dominer l’ensemble des rapports humains.

Afin d’éviter que l’univers de 1984 ne finisse par complètement ressembler à l’un de nos futurs possibles, il est indispensable que nous nous battions quotidiennement contre les assauts du Marché, qu’ils soient linguistiques, économiques ou autres. Chaque renoncement, chaque concession est un pas de plus vers sa victoire totale où nous proclamerons que, nous aussi, nous aimons le Marché.

Franz Tofer

Notes

[1Sur l’apparition et le développement du panoptisme, lire par exemple : Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975

[2Sur la vidéo-surveillance, lire dans ce numéro « La caméra de surveillance : entre fascination politique et déceptions pratiques ».

[3Elle est née au début du XXème siècle aux Etats-Unis et s’est développée pour devenir ce qu’on appelle aujourd’hui les relations publiques. Lire par exemple, Edward Bernays, Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie, La Découverte, 2007.

[4Mais également dans notre rubrique rubrique 2.

[5Son usage est analysé dans notre rubrique rubrique 5 ; mais aussi sur le site Les Mots Sont Importants

[6Lire dans ce numéro, « La « sécurité » : une notion très malléable »

[7Lire A. Bihr, La novlangue néo-libérale, Editions Page Deux, 2007.

[8Ainsi par exemple, le mot “classe” a pratiquement entièrement disparu du champ politique dans son sens de “lutte des classes”, y compris au sein de formations politiques se réclamant historiquement de celle-ci (syndicats, partis socialistes ou communistes, etc.). A ce sujet, François Ruffin, La guerre des classes, Fayard, 2008.

[10Karel de Gucht en 2008, Le Soir, 13/2/2008.

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