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Reprises de l’été 2013

La bande dessinée populaire existe-t-elle ?

Article initialement paru dans le JIM 15

mardi 27 août 2013, par Morgan Di Salvia (Date de rédaction antérieure : 17 novembre 2010).

La bande dessinée jouit d’une image d’Epinal qui veut qu’elle soit un art populaire. Or, il faut le constater, tant par ses auteurs que par ses personnages, elle reste l’apanage d’une frange très réduite de la population. Pourtant le populo en bande dessinée existe. Si on ne peut pas à proprement parler de bande dessinée de lutte, on remarque que le genre est arrivé à une maturité suffisante pour aborder tous les sujets et, dans certains cas sur lesquels nous allons nous attarder, à mettre les gens simples au centre des récits. En langue française, la BD populo est incarnée par quelques fortes personnalités qui ont choisi de donner leur point de vue sur le monde en le dessinant. À tout seigneur, tout honneur, nous allons prendre le temps de présenter celui qui a grandement contribué à la reconnaissance d’un certain déterminisme social dans la bande dessinée : Baru, lauréat du Grand Prix et par voie de conséquence Président du prochain Festival International d’Angoulême [1].

Baru, l’ascenseur social

Baru (crédits Casterman)

C’est à Reiser, illustrateur minimaliste et iconoclaste apparu dans la foulée des événements de mai 1968, que Baru doit sa révélation. Contrairement à bon nombre d’auteurs, Baru est venu tard à la bande dessinée. Né en 1947, il ne signera son premier album qu’en 1982. Issu d’une famille ouvrière biculturelle de l’est de la France, son père est italien et sa mère bretonne, Hervé Baruléa se consacre tout d’abord dix ans à l’enseignement. Le métier de professeur d’éducation physique lui permet de dégager du temps pour se consacrer à cette bande dessinée qui l’attire comme un aimant. Reiser, qu’il compare souvent à un Jimi Hendrix du dessin d’humour [2], lui a donné l’envie de prendre la parole sur la société et sur l’état du monde qu’il connaît. C’est le début d’un parcours entier et totalement indépendant, qui n’aura de cesse d’utiliser la puissance des images.

Dans le village où il grandit, les camarades de classe de Baru sont tous d’origine immigrée. Alors naturellement, l’Algérie devient un pays important à ses yeux. En 1972-73, il y passe deux ans pour son service militaire. Ce voyage l’interpelle. L’indépendance algérienne deviendra le sujet de plusieurs de ses livres dans les décennies à venir.

Au milieu des années 1970, il lance avec ses amis Jacques Pierre et Daniel Ledran, marqués comme lui par le ton d’Hara Kiri et Charlie Hebdo, une revue satirique intitulée Le Téméraire qui paraît dans la région de Nancy. En 1977, il tombe « presque par hasard » [3] » sur La Distinction de Bourdieu qui lui fournit un arsenal pour mieux comprendre son propre parcours de fils de prolo. À ce moment, il devient évident que les héros des histoires qu’il est en train d’élaborer doivent être comme lui : le beau rôle, ou du moins le premier plan, sera pour les gens de peu. Cela donne Quéquette Blues, une fausse autobiographie dans la Meurthe-et-Moselle des sixties. Un soir de réveillon détonnant où quatre jeunes gars vont mettre tout en œuvre pour perdre leur pucelage. Derrière cette fuite en avant, il y a surtout le portrait de Villerupt, bastion communiste des Pays Lorrain. Ce sera le terreau de ses histoires et l’ancrage social de ses personnages. La matrice d’une œuvre en bande dessinée où la classe ouvrière ne sera pas qu’un décor, mais le cœur des histoires.

Villerupt 1966 (Les Rêveurs éditions)

En 1982, ses premières planches paraissent dans le magazine Pilote. En 1985, Quéquette Blues reçoit le prix du meilleur premier album à Angoulême. La carrière de Baru est lancée. Il démontre que la bande dessinée peut proposer une lecture sociale du monde. Quéquette Blues, La Piscine de Micheville puis Vive la Classe s’enchaînent et composent une photographie de la vie dans les quartiers populaires et cosmopolites de l’est de la France. Ces œuvres de jeunesse connaissent ces jours-ci, sous le titre Villerupt 1966, une belle réédition en trois cents pages aux éditions Les Rêveurs, augmentée du film documentaire « Génération Baru » de Jean-Luc Muller.

Une constante s’installe dans les albums de Baru : le mouvement au sens propre et au sens figuré. Outre un talent graphique qu’il développe en autodidacte pour retranscrire visuellement le mouvement (un atout grâce à sa connaissance de l’anatomie enrichie par son passé de prof de gym), Baru va écrire le déplacement de ses personnages d’un milieu à l’autre.

Le Chemin de l’Amérique (Casterman éditions)

À dater de la fin des années 1980, c’est le point commun de ses albums : une course vers un autre statut. C’est le cas de Cours Camarade et de L’Autoroute du Soleil, sortes de road movie en bande dessinée. Le doigt enfoncé sur le bouton de l’ascenseur social, il trouve dans les récits de boxe la métaphore idéale. Il en parlera dans Le Chemin de l’Amérique, qui prend pour cadre le mouvement FLN en Algérie, puis dans L’Enragé, parcours typique sur la rage de vaincre, du HLM vers le ring aux paillettes.

Entre 1999 et 2003, il réalise une série tendre inspirée par son enfance : Les Années Spoutniks, chronique de la vie ouvrière et des rivalités de quartier. Baru y dépeint le déclin de l’industrie sidérurgique dans un chant d’amour pour le prolétariat.

Après avoir tant oeuvré à la solidarité dans ses histoires, Baru déclarait récemment dans un entretien : « ce qui m’intéresse, c’est de placer l’homme de peu, l’homme dominé, au cœur des conséquences de la domination qu’il subit » [4]. Le lorrain a en tout cas réussi à faire sien le fameux précepte de Lennon du « working class hero ». Récemment, l’auteur s’est engagé pour deux albums assez différents. L’un (Pauvres Zhéros), adapté de Pierre Pelot, aborde la thématique de la pédophilie dans un petit village des Vosges. L’autre, son dernier livre paru et intitulé Fais péter les basses Bruno !, se veut un hommage aux films de gangsters à la manière de Georges Lautner. Intelligemment, il oppose les cambrioleurs vieille école et la jeune génération pour un face à face qui tourne parfois au burlesque.

Fais péter les basses Bruno ! (Futuropolis éditions)

Baru évoque depuis plusieurs années son envie d’une série fleuve qui retracerait l’histoire de l’immigration italienne en France. Les années passant, ce projet Bella Ciao prend doucement et malheureusement des allures d’Arlésienne…

Qui a pris l’ascenseur ?

Probablement parce qu’il n’est pas ce qu’on appelle avec peu d’élégance dans l’édition « un gros vendeur », Baru n’a pas vraiment engendré de filiation directe en bande dessinée. Pourtant, son propos résonne dans les albums de plusieurs autres artistes du domaine. Il y aurait largement de quoi remplir des tonnes de pages ou une rubrique régulière dans le JIM, ce qui n’est pas à l’ordre du jour. On se contentera aujourd’hui de communiquer ci-dessous quelques noms en guise de pistes de lecture pour celles et ceux qui souhaitent entamer un catalogue de bande dessinée engagée.

Morgan Di Salvia

Yan Lindingre, haro sur la laideur

Dans le registre du dessin de presse qui fait mouche, Yan Lindingre (né en 1969) est certainement l’un des auteurs les plus doués de notre époque. Lindingre a une acuité exceptionnelle pour mettre le doigt là où ça fait mal. S’il poursuit une série au long cours intitulé Titine (référence à peine voilée à la série des illustrés Martine), le gaillard est aussi capable d’être percutant en une seule case, comme Reiser (encore lui) en son temps.

Etienne Davodeau, à hauteur d’hommes

S’il ne fallait souligner qu’une seule qualité dans les bandes de Davodeau, ce serait l’empathie. Cet auteur français (né en 1965) a cette capacité peu courante à placer ses histoires à hauteur d’hommes. De chair et de sang, ses personnages sortent du simple cadre dessiné, ils touchent à l’émotion, parfois simplement par leurs erreurs ou leurs errements. Il a contribué à l’élargissement du genre documentaire en BD, notamment avec son album reportage consacré à l’agriculture biologique (Rural !) ou sa chronique d’usine Les Mauvaises Gens.

Jean-Christophe Chauzy, le noir c’est la vie

Marqué comme bon nombre de gens de sa génération (il est né en 1963) par le néo-polar français et particulièrement Jean-Patrick Manchette, Chauzy fait du polar un élément fédérateur pour parler des classes populaires. Dans ses albums noirs, il retranscrit la vie des banlieues, leur violence ou la rugosité des rapports qui s’y installe. Le diptyque La Vie de Ma Mère, adapté en collaboration avec l’écrivain Thierry Jonquet (décédé en 2009), en est le meilleur exemple.

M.D.S.

Ouvrages cités :

  • Baru, Quéquette Blues est disponible sous la forme d’une intégrale aux éditions Casterman.
  • Baru, Villerupt 1966 (qui reprend Quéquette Blues, La Piscine de Micheville et Vive la Classe !) est disponible aux Editions Les Rêveurs, complété par un DVD documentaire.
  • Baru & Thévenet, Le Chemin de l’Amérique est disponible sous la forme d’une intégrale aux éditions Casterman.
  • Baru, L’Autoroute du Soleil est disponible aux éditions Casterman.
  • Baru, Les Années Spoutniks est disponible sous la forme d’une intégrale aux éditions Casterman.
  • Baru, L’Enragé (deux volumes) est disponible aux éditions Dupuis.
  • Baru & Pelot, Pauvres Zhéros est disponible aux éditions Casterman / Rivages / Noir.
  • Baru, Fais péter les basses, Bruno ! est disponible aux éditions Futuropolis.
  • Chauzy & Jonquet, La Vie de Ma Mère, deux volumes disponibles aux éditions Casterman.
  • Davodeau, Les Mauvaises Gens est disponible aux éditions Delcourt.
  • Davodeau, Rural ! est disponible aux éditions Delcourt.
  • Lindingre, Titine au bistrot, cinq volumes sont disponibles aux éditions Fluide Glacial

Notes

[1Angoulême est ce que l’on fait de mieux dans le domaine en francophonie, même si cette grande foire de la BD ressemble plus à une bourse de collectionneurs qu’au festival de Woodstock. Il faut avouer, en toute honnêteté, que la dynamique du festival d’Angoulême a joué un rôle important dans la légitimation médiatique et critique de la bande dessinée. Sans compter que leurs expositions et animations sont la plupart du temps passionnantes.

[2Cité dans Jeux d’Influence, Editions P.L.G., Montrouge, France, 2001

[3Entretien dans la revue Patate Douce n°6, Editions Le Potager Moderne, Chantraine, France, 2004

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