Accueil > Numéros > Numéro 28 : Varia > Editorial n°28

Version imprimable de cet article Version imprimable

Editorial n°28

jeudi 16 mai 2013, par JIM

Dans le film « Denise calls up », sorti en 1995, on peut suivre les tribulations d’un groupe d’amis new-yorkais passant leur temps au téléphone à organiser des rendez-vous et des fêtes auxquelles, finalement, ils ne se rendent jamais.

A l’heure où nos vies sont réglées par nos sms, tweets, chats et agendas facebook, ce film sonne un petit peu comme une prédiction.

Difficile effectivement de le nier, nous sommes à l’ère du « tout numérique ».

Grace à nos « smartphones », nous pouvons non seulement téléphoner ; mais également écouter de la musique, surfer sur internet, lire nos emails, prendre des photos et les poster directement sur notre « profil facebook ».

Grace à nos liseuses électronique, fini le dilemme du choix du bouquin pour les vacances, nous pouvons emporter toute notre bibliothèque avec nous, voire acheter directement un nouveau « livre numérique » sur internet.

L’omniprésente connectivité internet nous permet aussi de chercher n’importe quelle information, d’acheter en-ligne, de payer ses factures, de rester en contact avec nos connaissances, à n’importe quel endroit et à tout moment de la journée.

Les avantages indéniables de ces technologies numériques ne doivent cependant pas nous empêcher d’y réfléchir un peu [1].

Tout d’abord, on l’oublie un peu facilement dans notre monde « virtuel », tous ces objets, « smartphones », tablettes, baladeurs, etc., sont le produit de l’exploitation des travailleurs du Sud. De plus, leur production cause d’énormes problèmes écologiques. C’est ce que nous exposait Franz Tofer dans un article initialement paru en décembre 2009 : <a href="spip.php?article379" class='spip_in'><article56|titre></a>

Ensuite, ces technologies tendent à modifier profondément les rapports humains.

D’une part, en supprimant le facteur humain de bon nombre de situations : guichets « virtuels », boutiques « virtuelles », banques « virtuelles », amis « virtuels », voire militantisme « virtuel ». Dans tous ces cas, ça n’est pas le rapport (marchand ou non) qui disparaît, mais bien le contact humain.

D’autre part, elles modifient également nos comportement. Vivant dans l’immédiateté permanente d’internet, nous manifestons de plus en plus vite notre impatience dans la vie « réelle ». Etant toujours connectés, nous nous « devons » de réagir dans l’instant sous peine d’avoir à justifier notre « retard » [2].

Pas étonnant dès lors que les technologies numériques nous poussent à devenir multitâches : un oeil sur la tâche qui nous occupe, un oeil sur internet pour ne rien manquer. C’est, prétendument, pour développer cette aptitude au multitâche que l’on voit nombre d’institutions scolaires introduire tablettes et autres tableaux numériques en leur sein. Dans TBI, Ipad et autres passions technophiles, Normand Baillargeon revient justement sur la tendance actuelle à introduire ces technologies dans l’enseignement et rappelle quelques points fondamentaux à propos de cette mode.

Enfin, notre constante présence sur internet et les informations que nous y semons à tout moment permet à des multinationales comme Google ou Facebook (par exemple) de compiler une quantité impressionnante de données personnelles [3] qu’elles peuvent valoriser auprès des publicitaires (ou autres) qui sont leurs vrais clients, comme le rappelle justement abFab dans l’article Facebook : la Stasi qui exploite un milliard de mouchards.

Ce point de vue est développé plus en avant par Wu Ming 1 (du collectif italien Wu Ming) dans l’article Fétichisme de la marchandise digitale et exploitation cachée : les cas Amazon et Apple, où l’auteur replace le développement de ces technologies (et de l’exploitation qui y est liée) dans le cadre d’une analyse marxienne.

Mais, peut-on seulement échapper à ce monde numérique ? Peut-on boycotter Amazon [4] et Apple ? Peut-on se passer de Facebook et de Twitter ? Raphaël Meltz, du journal Le Tigre, nous explique pourquoi son journal refuse d’entrer dans le jeu de ces multinationales qui, peu à peu, privatisent le Net.

Bref, au-delà de leur aspect « cool » et « branché », les technologies numériques, les multinationales qui les commercialisent, et l’usage que l’on en fait, méritent que l’on y réfléchisse un peu. L’occasion de mettre en œuvre le slogan du film « L’An 01 » [5] ?

« On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste »

Le JIM

Ont participé à l’élaboration de ce numéro : abFab, Franz Tofer, Normand Baillargeon, Raphaël Meltz, Sarah Windey, Wu Ming 1, Yves Martens. Un grand merci à eux.

Notes

[1A ceux qui trouveraient surprenant qu’un journal qui n’existe que sous forme électronique puisse développer une réflexion critique sur son mode de diffusion, on renverra à l’article du collectif Pièces et Main d’Œuvre, Rendez-nous notre objet d’aliénation favori !

[2Sans oublier non plus que nous ne sommes pas tous égaux face à ces technologies. La fameuse « fracture numérique » persiste, comme le montre l’article Internet renforce les fractures sociale et spatiale du monde réel

[4Pour le point de vue d’un éditeur, on pourra lire : Pourquoi nous avons quitté Amazon

SPIP | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0