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Corée du Nord : derrière les informations belliqueuses, il y a aussi des hommes et des femmes

mercredi 5 juin 2013, par Sarah Windey

Il y a quelques mois, accompagnée de quelques amis, j’ai eu le privilège de poser le pied sur le sol nord-coréen. Un privilège qui marque et laisse des traces indélébiles.

L’évocation quasi quotidienne de l’actualité provenant de Corée du Nord, renvoie régulièrement mes pensées vers ce pays si étrange, si dérangeant, si mystérieux. Un sentiment teinté de colère, de tristesse et d’impuissance face à ces millions de nord-coréens soumis à la folie totalitaire de quelques hommes et femmes. Les informations alarmistes de ces dernières semaines me donnent envie de réagir et de témoigner de l’immense « chance » d’avoir vécu, durant quelques jours à peine, dans cette région ultra fermée et coupée du reste du monde.

Pyongyang
L’une des places principales où se déroulent les grands défilés militaires à la gloire du régime

Les nouvelles sont alarmantes. Les nouvelles sont angoissantes. Les nouvelles en provenance de Corée du Nord ne sont pas faites pour « nous » rassurer. Voilà des semaines que nous avons l’occasion de lire, en manchette de nombreux journaux de presse quotidienne ou hebdomadaire, sur papier ou en ligne, que le régime de Pyongyang menace de tirer des missiles vers la côte nord américaine. Les Etats-Unis qui, déjà, se sont parés à contrer ces attaques à l’aide de boucliers. C’est vrai, l’Etat nord-coréen est effrayant et intimidant. Mais il est également mystérieux et secret. Des sentiments qui renforcent très probablement les craintes du « monde occidental » mais également celles de ses voisins que sont la Corée du Sud, le Japon ou encore la Chine qui s’interrogent sur les conséquences des actes posés par Pyongyang.

Comment expliquer que Kim Jong-un, monté au pouvoir le 30 décembre 2011 après la mort de son père, le dictateur sanguinaire Kim Jong-il, menace et tente d’effrayer le monde extérieur ? Alors, qu’en apparence, les Etats-Unis n’ont insinué aucune provocation. Comment expliquer que ces dernières semaines, les médias se concentrent avec autant d’insistance sur ces informations ? Certes, elles sont d’importance. Certes, cela impressionne. Cela interpelle.

Il est probable que Kim Jong-un, 29 ans, veuille prouver qu’il est un dirigeant de poids et d’envergure. Il souhaite probablement le démontrer pour (re)dorer son image envers sa patrie mais aussi vers l’extérieur. Pour cela, il a choisi la méthode guerrière. En cela, rien d’original. D’autres l’ont fait avant lui, d’autres le feront après lui. Quotidiennement, « sa » population doit être nourrie de faits de propagande anti-américaine primaire, d’images sensationnelles, diffusées grâce à l’unique chaîne d’état sur tous les écrans disposés méthodiquement dans les villes et villages nord-coréens. Une population qui souffre, une population qui a faim, une population qui n’a qu’un droit : idolâtrer son dirigeant et accepter sa condition d’individu mêlé à la masse.

C’est bien cela qui interpelle. Bien sûr, il faut parler des menaces belliqueuses de la Corée du Nord. Mais pourquoi ne jamais – ou à peine - évoquer le sort de la population nord-coréenne ? Il est évident qu’il est très difficile, pour des journalistes, de réaliser un travail journalistique pointu dans le pays. Très rares sont ceux qui ont réussi à y entrer. Les images nous parvenant proviennent, pour la plus grande part, de la télévision d’Etat nord-coréenne. Néanmoins, la réalité quotidienne des nord-coréens est connue. Des chercheurs spécialisés, des « livres témoignages » mais aussi des étrangers, témoins du sort et de la détresse de la population, existent. Il ne s’agit pas de les utiliser pour apitoyer mais bien pour informer de ce qu’il s’y passe. Au-delà des menaces guerrières. Egalement parce que, outre la détresse de la population, c’est le règne de la désinformation qui domine dans un pays ultra fermé, où les téléphones portables n’entrent pas, où l’accès à internet n’est offert qu’à quelques cadres dirigeants.

Le Grand Leader menant sa horde de fermiers prospères

Fouler le sol, quelques jours seulement

Etre touriste en Corée du Nord, une sensation très particulière, vraisemblablement unique. Le premier acte posé par le régime, dès l’entrée sur le territoire, c’est la confiscation du passeport. Quelque soit la durée du séjour dans l’état totalitaire, les touristes sont privés d’identité. Comme pour montrer qu’il est impossible de fuir. Comme pour montrer que notre identité leur appartient désormais. Les téléphones portables sont également restés en Chine. L’agence chinoise organisant les séjours en Corée du Nord nous avait prévenus : portables, ordinateurs, objets suspects (livres « trop occidentaux », images pornographiques…) ne peuvent, en aucun cas, être retrouvés dans nos bagages. Nous serons d’ailleurs fouillés, dans un chaos général, par des soldats, après avoir traversé la frontière sino-coréenne et avant même d’avoir posé le pied sur le sol.

Après plusieurs mois de planification, et en collaboration intense avec l’agence chinoise organisatrice, nous voilà arrivés à destination. Quelques sursauts de dernières minutes ont encore semé le doute avant d’y parvenir. A moins d’une semaine du départ, le régime nous réclamait encore la preuve de notre contrat de travail, synonyme de bonne foi pouvant nous délivrer le Saint-Graal : le visa d’entrée. Bien entendu, aucun cachet d’entrée ou de sortie ne sera visible sur nos passeports. Le visa consiste en une feuille A4 listant nos noms ainsi que ceux d’autres touristes allemands et chinois, eux aussi, curieux de ce qu’ils vont découvrir.

Mais que découvrir dans un pays où la propagande est reine ? Où la notion de choix est quasi inexistante, où tout est régi par les volontés du régime. Pertinemment nous savons que nos journées seront minutées et qu’aucune de nos demandes ne sera satisfaite. Et pour cause, les guides et le nôtre, Lee de son prénom d’emprunt, reçoivent des consignes strictes. Les déplacements sont étudiés, les visites sont ultra organisées. Nous ne pourrons déroger, à aucun moment, aux règles et à l’organisation en place.

L’empreinte écologique la plus faible du monde

Le trajet nous menant de la frontière sino-coréenne à la capitale, Pyongyang, est relativement banal. Quatre longues heures de train traversant les campagnes jaunes, cultivées de maïs. Peu de machines bien entendu, le travail se fait à force d’homme, de femme et de quelques bêtes. Notre wagon est décoré de deux portraits : Kim Il Sung le Grand Leader, président éternel, père de la patrie et son fils Kim Jong-il, tous deux décédés. Plus de doute, nous y sommes.

Vue depuis notre autobus,
une autoroute sans voitures

Arrivés à Pyongyang, nous sommes conduits dans notre hôtel, le « Yanggakdo », situé sur une presqu’île le long de la rivière Taedong, dont il nous est interdit de sortir. Du moins, pas seuls. L’atmosphère y est très étrange, un peu glauque, avec une impression d’avoir fait un bond dans le temps et d’être plongé dans un décor des années ’70. L’hôtel n’a sans doute subi aucune rénovation depuis, et la décoration pourrait aisément servir au tournage de la série « Mad Men ». Mais n’oublions pas que nous nous trouvons à Pyongyang, où rien ne peut ressembler aux standards habituels.

Le lendemain matin, après un petit déjeuner continental, nous sommes conduits, en car, sur les lieux de visites bien déterminés : une ferme bien sous tous rapports, une immense statue en bronze représentant le Grand Leader menant les fermiers héroïques devant laquelle nous sommes appelés à nous prosterner, le grand barrage construit par Kim Jong-il, l’immense Arc de Triomphe situé au cœur de Pyongyang, le métro dont nous ne verrons que deux stations de propagande, la « Juche Tower » représentant la perfection et la grandeur du Leader et, pour terminer cette première et intense journée de route, la visite d’une école où les enfants-robots sont plus-que-parfaits . Leurs dessins, l’interprétation de morceaux de musique, les sculptures, les gravures et le spectacle proposé sont millimétrés. Nous restons tétanisés, et le mot est faible, à la vue du spectacle de ces enfants si bien drillés. Pas le droit à l’erreur.

Une femme dans le métro de Pyongyang

L’absence de voiture ou d’autres véhicules motorisés est frappante. Il nous arrive de prendre l’autoroute, de rouler plusieurs heures, sans croiser aucune voiture. Les quelques véhicules autorisés à se déplacer sont ceux appartenant aux cadres dirigeants, roulant à toute allure sur des routes en mauvais état et balayées, oui balayées (!) par les habitants. Les bords des routes sont longés par des travailleurs, des charrues et des bêtes bien chargées. Et leur destination nous est inconnue. Nos questions au guide restant, majoritairement, sans réponses.

Métro de Pyongyang
Lecture de la presse du jour

Pas d’industries, pas de voitures, très peu de chauffage, une seule ampoule autorisée par habitation. Hormis le nucléaire, dont nous savons relativement peu de choses, la Corée du Nord est sans doute le pays où l’empreinte écologique est la plus faible du monde.

La seconde journée est consacrée à la visite de la fameuse « DMZ », cette zone dite démilitarisée et qui, paradoxalement, est la zone la plus militarisée au monde. Après quelques considérations absurdes sur la volonté nord-coréenne de rétablir un dialogue avec le Sud, nous voici à quelques mètres de la Corée du Sud. Face à nous, des soldats sud-coréens et américains prêts à riposter en cas d’attaque. A quelques mètres de distance, les yeux dans les yeux, se retrouvent les frères ennemis. Inconciliables adversaires, pourtant si proches.

DMZ
Face à Face

Un destin lié au régime

Il n’est pas très instructif de raconter les visites de ces quelques jours en détail. Par contre, il est intéressant d’y apporter un regard critique. Chaque seconde passée sur ce territoire fut l’objet de nombreuses interrogations. Elles concernaient, entre autres, la nature de ce régime stalinien caricatural. Mais il est essentiel de s’interroger également sur le sort réservé à la population. Lors d’une de ses très (trop) rares confidences, Lee, notre guide, nous dira qu’il aurait souhaité devenir soldat mais que le régime en a décidé autrement : il étudiera les langues à l’Université de Pyongyang. Un exemple illustrant le lien qui unit le destin des nord-coréens à la politique de Pyongyang.

J’ai pu lire et entendre, à plusieurs reprises, que de nombreux habitants de la Corée du Nord ne s’interrogent pas sur leur sort, inconscients qu’un monde extérieur existe. C’est très probable. Néanmoins, pour avoir croisé les regards de quelques nord-coréens, j’ai ressenti, un profond désarroi qu’il est difficile d’oublier. Des personnes qui marchent au pas, vers les destinations décidées pour eux, habillées d’uniformes, coiffées en fonction de leur statut social, soumises au diktat du Grand Leader et de ses sbires. Leurs faits et gestes sont contrôlés, le moindre faux pas est réprimé. Des camps de concentration et des camps de travail renferment des dizaines de milliers nord-coréens pour les raisons politiques, sociales, familiales,… Lorsque l’on est amené à voyager dans le pays, il est impossible de ne pas y penser. De ne pas songer que, peut-être, à quelques kilomètres de nous, des femmes, des hommes et des enfants sont enfermés pour de sombres raisons. Pour des motifs qui nous échappent.

Comment, alors, accepter que les médias se focalisent sur la menace de l’envoi potentiel de missiles ? Uniquement parce que la sensation est forte et que cela attire le regard du lecteur ? Parce qu’on a peur pour notre peau ? Parce que ce pays intrigue et, cyniquement, en fait ricaner certains ? Mais comment ne pas penser à cette population qui, vu de l’extérieur peut sembler complice mais qui, vu de l’intérieur, semble prise en étau par une énorme machine humaine et armée, qui avance vers un objectif incompris mais justifié par la paranoïa d’un régime insensé. C’est à toutes ces personnes que je pense lorsque des menaces belliqueuses sont renvoyées au reste du monde et diffusées quotidiennement dans nos médias.

« The Mass Games »
Un spectacle grandiose à la gloire des « Grand Leader », en présence de 100000 figurants

Sarah Windey

*Merci à mon ami Benoit Breckpot pour les superbes photos http://benoitbreckpot.weebly.com/

Lectures et liens utiles :

- Blaine Harden, « Rescapé du camp 14 – de l’enfer nord-coréen à la liberté », traduit de l’américain par Dominique Letellier, Belfond, 2012, 280 p.
- Kan Chol-Hwan and Pierre Rigoulot, The Aquariums of Pyongyang, Ten years in the North Korean Gulag, Basic Books, 2005, 272 p.
- Pierre Rigoulot, Corée du Nord, Etat voyou, Buchet Chastel, 2007, 154 p.
- Guy Delisle, Pyongyang, L’Association, 2002, 152 p.
- Dix choses que vous ignorez (sans doute) sur la Corée du Nord (Rue89)
- http://videos.arte.tv/fr/videos/coree-du-nord-la-voix-des-refugies–7447262.html

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