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Déconstruire les mythes de la crise grecque

Un groupe de personnes ayant vécu en Grèce et en Belgique raconte

lundi 11 mars 2013 (Date de rédaction antérieure : 9 octobre 2010).

Cet article a été rédigé par un groupe de personnes à l’initiative d’une manifestation de solidarité avec le peuple grec. Organisée en Belgique, elle s’est tenue au mois de juin. Objectif de l’article : déconstruire les mythes de la crise grecque ayant abouti à un plan d’économies drastique.

Mythe n° 1 : La crise de la dette grecque a éclaté à cause du secteur public pléthorique

La crise de la dette grecque est souvent attribuée à son secteur public qualifié de “pléthorique”. Mais le taux de dépenses publiques en pourcentage du PNB place la Grèce en dessous de la moyenne de la zone euro, les chiffres correspondants de l’Allemagne et de la Belgique étant beaucoup plus élevés [1]. Entre 2002 et 2006, les dépenses publiques ont chuté, et n’ont augmenté que lors de la période de récession globale. Et en grande partie « grâce » aux sauvetages des banques.

Durant la crise, une grande partie de la presse financière a également accusé le taux de dépenses « excessif » consacré aux salaires des fonctionnaires, par rapport au Produit National Brut. Dans la zone euro, le rapport PNB / traitement des fonctionnaires a diminué de 11% en 1995 à 10% en 2008. En Grèce, il a grimpé de 10% à un peu plus de 11%. Il est évident qu’une augmentation si faible ne saurait justifier le déficit existant.

Les dépenses publiques irrationnelles pour les armements ont toujours existé, et pour cette raison elles ne peuvent pas être tenues responsables de la crise du déficit public ; toutefois, elles constituent un facteur aggravant pour les finances du pays. En particulier, certains politiciens allemands, qui se plaignent de « l’excès de solidarité envers la Grèce », font semblant d’oublier que leur propre pays est dépendants des dépenses militaires grecques pour faire (sur-)vivre leurs industries militaires.

L’origine principale du déficit actuel ne se trouve pas dans l’excès de dépenses, mais plutôt dans l’incapacité de l’Etat à générer des revenus fiscaux [2]. La réduction des taux d’impôt appliqués aux entreprises de même que l’évasion fiscale des grandes compagnies et des grandes fortunes ont amené le déficit grec à son record actuel : on estime que 8.000 personnes et entreprises, ayant commis des fraudes fiscales avérées doivent encore €20 milliards à l’Etat grec. Ce montant équivaut au double du montant du déficit que la Grèce a dû refinancer le 19 mai.

Les faiblesses structurelles de l’économie grecque l’ont transformée en proie pour les spéculateurs. Mais à qui est responsable de ces faiblesses ? Les régimes d’austérité se pérennisent depuis ces dernières décennies. Ils sont également liés à l’agenda européen de libéralisation ainsi qu’à l’entrée du pays dans la zone euro. Ils ont conduit à une croissance économique de court terme, plutôt qu’à un développement réel. Cette « croissance » a été fondée sur des secteurs sans perspective à long terme, comme le transport de commodités et la vente de biens publics, le tout au profit d’une petite élite grecque. L’opacité des rapports présentés par le gouvernement grec y a aussi contribué. Mais le gouvernement grec n’est pas le seul coupable dans l’affaire : il a eu pour complices des banques mondiales comme Goldman Sachs, recrutée comme consultante par le gouvernement grec. Ladite banque fait à présent l’objet de poursuites judiciaires aux Etats-Unis.

Eurostat, le bureau de statistiques et de prévisions européen, s’est montré quant à lui assez inefficace dans son évaluation des données fournies par la Grèce. Les autres gouvernements de l’Union Européenne ont quant à eux préféré ignorer les preuves de falsification ; ouvrir ce dossier avant qu’il ne soit trop tard pour éviter la catastrophe ne servait pas leurs intérêts.

La crise du déficit grec a atteint son pic au moment ou les spéculateurs ont choisi la Grèce comme cible intermédiaire pour s’attaquer a l’euro. La spéculation financière a fait exploser le coût du crédit et a rendu le coût de refinancement du déficit insoutenable. En effet, la taille absolue de la dette grecque est limitée (comparée, par exemple, à celle de l’Italie), ce qui la rend facile à manipuler. De plus, le choix de la Grèce en tant que cible pour cette attaque était juste une question de conjoncture. Les bons grecs allaient expirer avant ceux du Portugal. Il faut également noter qu’on trouve parmi les spéculateurs des grandes banques françaises et allemandes, détentrices de la plus grande partie de la dette grecque. Deutsche Bank a constamment publié des scénarios catastrophiques concernant la situation de l’économie grecque depuis le début de l’année et a fait du lobbying pour continuer la spéculation à travers les Credit Default Swaps [3]. Plusieurs Etats de l’UE ont fermé les yeux devant cette spéculation, qui pourrait bien avoir servi les intérêts de leurs grands exportateurs. Pour l’Allemagne, comme pour tous les pays de la zone euro, le coût du crédit a diminué suite a la crise de la dette grecque. L’euro, affaibli, a pour sa part poussé à la hausse les exportations allemandes, donnant ainsi à l’économie allemande une porte de sortie de la pire récession qu’elle ait connue ces 40 dernières années. Le Premier Ministre italien Silvio Berlusconi a récemment déclaré qu’il ne s’inquiète pas de la chute de l’euro car « c’est bien pour les exportations italiennes ». Le Ministre français des Finances a affirmé que l’Etat français tirera profit de la dette grecque [4]. Cela ne ressemble pas à un grand défilé de solidarité à l’égard un pays de la zone euro qui s’est trouvé dans la tourmente.

Mythe n° 2 : Les Grecs ont fait la fête, ont vécu au-dessus de leurs moyens, ont menti sur leurs chiffres, et maintenant ils demandent à d’autres nations européennes de les faire sortir de la misère

Selon l’Organisation de Coopération et Développement Economiques (OCDE), le travailleur grec moyen travaille 2.120 heures par an. Si ce n’est la Corée du Sud, le pays arrive en tête des pays membres de l’OCDE. Un travailleur allemand preste... 690 heures de moins.

Les salaires moyens en Grèce atteignent 73% de la moyenne de la zone euro. Les Grecs sont aussi avant-derniers du pouvoir d’achat parmi les pays de l’UE. Le revenu net moyen est de €12.800 par an. Selon Eurostat, 60% des retraités grecs reçoivent moins de 600 euros par mois, alors que le coût de la vie est comparable à celui de la Belgique. L’âge de départ à la retraite est déjà fixé à 65 ans pour la plupart des travailleurs, quoi qu’en disent les campagnes de la désinformation.

Est-ce que les ménages grecs dépensent plus que ce qu’ils gagnent ? Des données statistiques montrent que les ménages allemands sont plus endettés que les grecs, tandis que la consommation privée par habitant en Grèce est toujours plus basse que la moyenne européenne (pdf).

Le peuple grec n’est pas une masse homogène. La société grecque est une des sociétés les plus inégales de la zone euro [5]. Si on admet que les Grecs ont fait la fête, ce n’est que « l’élite » et une part de la classe moyenne supérieure qui y ont participé. Il s’agit de gens avec un compte suisse, une villa au littoral et une Porsche Cayenne.

Mythe n° 3 : Le prêt FMI-UE aide le pays et son peuple

Tout d’abord, le programme FMI/UE (notamment sa partie ‘UE’) ne ressemble en rien à une “aide” ou encore à un “sauvetage”, comme l’ont proclamé, entre autres, le Fonds Monétaire International et l’UE . Il s’agit d’une série de prêts au taux standard du FMI, assortis de conditions draconiennes. Quant a la partie ‘UE’ du prêt, elle a été accordée à un taux d’intérêt extraordinairement élevé, de 5-6%, alors la croissance du Produit Intérieur Brut du pays est de moins de 4% par an. Il est évident que la dette va se pérenniser. Dans 3 ans, quand les prêts auront expiré, la Grèce se retrouvera avec une dette encore plus importante que l’actuelle.

Deuxièmement, ce prêt n’a pas été offert pour aider ‘le peuple grec’. Il a été accordé pour garantir aux banquiers français, allemands et grecs qu’ils ne vont pas perdre « leur argent », pour que l’euro soit sauvé et pour s’assurer que la crise ne va pas se propager à d’autres économies. Le FMI en atteste clairement.

L’impact du « plan de sauvetage » FMI/ UE sur le peuple grec est le suivant :
- Le pécule de vacances et de congés (qualifiés de « 13e et 14e salaire ») a été aboli pour les salariés du secteur public et les retraités du secteur public et du privé.
- Tous les salaires sont désormais gelés tandis que la TVA augmente de 4%.
- Le salaire minimum pour les nouveaux entrants au marché du travail est réduit de 700 Euros à environ 500 Euros
- Les seuils de licenciements collectifs passent de 2% à 5% et le montant du remboursement correspondant pour de tels licenciements est réduit de 50%.
- Les conventions collectives de travail peuvent dorénavant être enfreintes si l’employeur le considère « indispensable ».
- Un grand nombre de services publics, chemins de fer et service des eaus compris, vont être privatisés.
- Les budget de la santé et de l’enseignement sont réduits.
- L’âge de départ à la retraite pour les femmes augmente de 60 à 65 ans sous prétexte de l’égalité des sexes.

Des économistes estiment que ces mesures auront pour effet de faire baisser les standards de vie de 25%. Des mesures additionnelles sont attendues, comme des réductions explicites et nominales de salaires également dans le secteur privé, et l’introduction d’une retraite minimale de €360.

Mythe n° 4 : Les autres Etats Membres ne courent pas de risques similaires

Des plans d’austérité ont déjà été imposés dans d’autres pays européenne : l’Italie (plafond de salaires et gel de recrutement dans le secteur public, réduction des budgets des autorités locales), la Grande Bretagne (500.000 postes vont être réprimées dans le secteur public), l’Espagne et le Portugal (réductions de salaire pour les employés du secteur public).

Herman Van Rompuy, le Président du Conseil Européen a déclaré que la zone euro a failli s’écrouler, mais qu’elle a finalement été sauvée par la décision de la France et de l’Allemagne d’imposer des plans d’austérité et de libéraliser le marché du travail. Cette décision a pour résultat une dégradation massive des standards de vie partout en Europe.

La dette belge augmente de €45 millions par jour. Le mot « austérité » était tabou lors de la campagne électorale. Et pourtant, dans l’histoire très récente (1993 et le Plan Globla), des crises de déficit ont été tranchées par une hausse générale de la TVA. Les Belges devraient être vigilants afin d’empêcher la vague antisociale paneuropéenne qui va frapper ce pays et se préparer à défendre leurs standards de vie.

Mythe n° 5 : Les manifestants grecs sont des extrémistes 

Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté pacifiquement deux fois par mois depuis le mois d’avril et des millions ont fait la grève. Les feux des médias se sont toujours concentrés sur les incidents violents et isolés, ils ont ignoré les attaques injustifiées de la police contre les manifestants paisibles. Il faudrait pourtant comprendre qu’il s’agit d’une lutte pour la dignité du peuple grec. Se battre contre ces mesures est le seul moyen d’assurer un avenir. La dette a été générée par les élites. Pourquoi les travailleurs et citoyens grecs devraient-ils payer pour cela ? Le niveau de vie des Grecs ne devrait pas une nouvelle fois être sacrifié à l’appétit des banques. La dette de la plupart des états membres de l’UE devra tôt ou tard être restructurée, parce qu’elle n’est pas viable. La question qui se pose tient aux conditions de cette restructuration. Va-t-on encore une fois placer en priorité le salut des banques privées par le recours à l’argent public ou préférera-t-on défendre les droits sociaux et le bien-être des européens ? 

Initiative de solidarité à la Grèce qui résiste - http://solidarity-greece.blogspot.com 

Notes

[1Voir page159

[2ETUI : Open letter to European policymakers : The Greek crisis is a European crisis and needs European solutions

[3Voir ici.

[4Voir également ici.

[5TARKI EUROPEAN SOCIAL REPORT – Income distribution in European countries : first reflections on the basis of EU-SILC 2005

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