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Chronique « Permaculture et modes de vie alternatifs »

Et la justesse, bordel ?

Garder la maîtrise collective des semences vs breveter le vivant

samedi 2 mars 2013, par Nestor Lescargot (Date de rédaction antérieure : 11 novembre 2012).

A la suite du procès intenté par Graines Baumaux SAS contre la coopérative Kokopelli, c’est toute l’histoire de notre libre-arbitre alimentaire qu’il nous faut revisiter, ce que propose cet article, premier d’une chronique vouée à la Permaculture et aux modes de vies alternatifs.

Par sa décision, rendue ce 12 juillet 2012, la Cour de Justice de l’Union Européenne [1], condamnant la coopérative Kokopelli, en dépit de la décision des cours nationales et à l’encontre de l’avis du procureur général de la cour européenne, va au-delà du simple combat d’une multinationale de l’agro-alimentaire contre une association active auprès de la petite paysannerie à travers le monde. C’est toute la maîtrise alimentaire que cette décision de justice tend à confisquer définitivement.
sigle de Kokopelli
Pendant des siècles, la semence a été le travail des paysans. C’est eux qui sélectionnaient après chaque récolte celles de leurs semences qu’ils estimaient devoir conserver pour les années à venir, réensemencer, replanter, bref, faisaient « croître et multiplier » l’agriculture.

Au siècle dernier ont été créées les professions de semencier, et de pépiniériste (Voir premier encart). Si nous devions considérer que le geste premier du paysan, c’est celui de sélectionner sa semence, à l’heure actuelle, nous pouvons dire qu’il n’en reste presque plus, ni de paysans, ni de semences paysannes en Europe. En effet, si quelques cultivateurs ressèment encore le grain récolté pendant deux ou trois campagnes [2], peu nombreux sont ceux qui effectuent encore un véritable travail de sélection leur permettant de travailler, de manière totalement autonome, leurs propres semences. Il s’en est suivi une énorme diminution de la diversité des plantes cultivées à tel point qu’on estime aujourd’hui que, sur cinquante ans, 80% des légumes cultivés, à l’époque, ont disparu [3].

Encart 1 : Les semenciers et les conséquences..

Des registres, identiques à ceux initialement créés pour les chiens et les chevaux (pédigrée) se sont étendus au 19ème siècle aux plantes avec la détermination de la « variété ». Avec ceux-ci est apparue une nouvelle profession, celle de semencier dont la figure de proue est Pierre Louis François Lévêque de Vilmorin (1816-1960/Vilmorin étant toujours une entreprise semencière à l’heure actuelle).
Ce dernier développe l’idée qu’il est possible de créer de nouvelles variétés en croisant deux lignées après avoir isolé ces dernières… On obtient ainsi des variétés hybrides F1 (de première génération). L’hybridation permet de faire ressortir certains caractères dominants desdites lignées (et notamment le rendement). Par contre si le paysan décide de ressemer les graines issues de ces hybrides F1, il obtiendra des F2 dont le rendement sera nettement inférieur et dont les caractères dominants ne le seront plus. Il faut donc racheter de nouvelles semences ce qui a amené le paysan à perdre son indépendance. Quand un paysan ou une coopérative veut inscrire une variété aux registres, ça devient très complexe, car hormis le fait de devoir payer une belle somme d’argent, la semence va subir des tests afin que l’on puisse prouver la continuité de la lignée et son utilisation efficace partout alors que ce sont des semences plus axées sur le local. Dans l’affaire Kokopelli, il existe deux catalogues ; le français qui est géré par le GEVES et l’européen qui est géré par le GNIS.

Sources :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Semence_paysanne&http://fr.wikipedia.org/wiki/Hybride_F1

A lire également : Les variétés hybrides : progrès génétique ou arnaque ? http://www.germinance.com/images/imagesFCK/file/semences/fd_article_n_p_sept_2006_les_hybrides_f1.pdf


En favorisant l’agriculture intensive et les semences des semenciers ayant perdu leurs caractères locaux, on favorise l’utilisation de pesticides, insecticides et fongicides en quantité -et avec toutes les conséquences que nous connaissons actuellement (eutrophisation, problèmes de santé,…). Les anciennes variétés locales, à force de sélection, avaient tous les atouts pour croître dans ces régions bien définies. Imaginons un monde sans pétrole (lire pétrole bon marché), nous serions bien dépourvu sans produit de traitement, ni engrais avec des variétés « vulgarisées »… De plus, nous aurions dans nos assiettes des aliments insipides selon les critères de l’agro-alimentaire (voir ci-dessous).

Plantatation OGM de Wetteren, cible des activistes mentionnés dans cet article

Lorsque Kokopelli lance le slogan « Libération de la Semence et de l’Humus », il y va bien de nos libertés individuelles. En effet, derrière le concept des semences paysannes, c’est tout procédé qui concerne la multiplication des végétaux, aussi bien la graine que le plant mais aussi la bouture et le marcottage que le réseau [4] défend [5]. En tentant de breveter le vivant (et de légiférer par la suite), l’Agro-industrie aidée par nos décideurs fait entrer le Monde Paysan (et tout ceux qu’il nourrit) dans une nouvelle forme d’esclavage ayant des répercussions énormes pour notre subsistance à venir. Ils font entrer celui-ci dans l’illégalité car aux termes de cette décision judiciaire qui fera, sans nul doute, jurisprudence, pour commercialiser et échanger, même à titre gratuit, une semence ou un plant, la variété à laquelle ils appartiennent doit être inscrite dans un catalogue commun financièrement inaccessible pour le Paysan ou pour une association comme Kokopelli, ceux-ci devant verser une contribution financière pour que la semence y soit inscrite. [6].
A contrario, les nouvelles variétés qui voient le jour dans leurs champs-laboratoires ne répondent plus qu’à des impératifs commerciaux comme le problème des maladies (et surtout des traitements y afférent), des rendements, du calibrage,… le goût n’arrivant qu’en septième position des critères de sélection [7].

Vive la semence libre…

Aujourd’hui, le Paysan en lutte, refusant de se laisser mettre les fers de la sorte, par des actions de désobéissances civiles — comme au sein du FLM, le Field Liberation Movement – Front de libération des Champs [8] lors d’une libération d’un champ de pommes de terre OGM à Wetteren — risque fort de se retrouver hors-la-loi et d’être, comme nos onze amis, inculpés, non seulement d’avoir détruit les pommes de terre et les clôtures mais aussi pour association de malfaiteurs, de destruction de caméras de sécurité et même de coups et blessures [9]. Ce sont des accusations très lourdes et jamais rencontrées dans pareilles circonstances en Belgique.

Et moi, dans tout ça ??

Il est plus que capital que le rural, mais aussi (et surtout !?) le citadin retrouvent son libre-arbitre alimentaire et par des changements concrets dans sa vie, rencontre les alternatives disponibles près de chez lui.
Chaque jour de nouvelles possibilités s’ajoutent à ce grand mouvement de retour à la terre qui se crée pour promouvoir un mode de vie différent, que ce soit via les Villes en Transition, la permaculture, le mouvement décroissant, la simplicité volontaire,… thèmes que nous aurons l’occasion de développer par la suite dans cette rubrique.

Ce combat est un combat pour LA vie, pour la liberté individuelle et l’autosuffisance alimentaire, contre le dictat de l’industrie agro-alimentaire et son lobbying et je pense qu’il vaut la peine de s’y intéresser et de s’y engager, chacun selon ses moyens, en entrant dans la lutte via les jardins collectifs, communautaires, en soutenant les paysans et le Mouvement d’Action Paysanne, Via Campesina, en rejoignant les permaculteurs, les initiatives de transition, le mouvement des faucheurs,… J’en oublie, tant les possibilités qui s’offrent à nous sont énormes. Réapproprions-nous notre demain, refusons l’esclavagisme moderne, redonnons leurs lettres de noblesse aux mots Partage et Solidarité.

Nestor Lescargot

Encart 2 : Les différents modes de reproduction des plantes

Il existe chez les plantes différents modes de reproductions, une partie étant sexuée (présence des organes mâles et femelles-fécondation-graines) et l’autre asexuée ; cette forme de reproduction est facilement réalisables par l’homme.
Une des plus connues est la bouture. Cette dernière consiste à prélever des tiges coupées au niveau d’un nœud que l’on plonge dans un substrat ou de l’eau, afin de les obliger à former des racines adventives. On peut utiliser des « hormones » naturelles (au contraire des hormones chimiques vendues dans le commerce) en broyant grossièrement des branches de saule ou des racines de ronces et en les faisant macérer dans de l’eau. Cette macération contiendra les hormones d’enracinement de la plante utilisée et en trempant quelques temps votre bouture dans celle-ci, vous augmenterez vos chances de réussites. Les plants sont des copies exactes du plant mère, on les appelle des clones.
Une autre technique est le marcottage, quasi identique à la première, on ne détache pas la tige du plant mère mais on l’approche du sol (ou on l’enterre) et on l’empêche de se relever avec des petites fixations. Le contact favorisera l’apparition des racines. Tout comme pour la bouture, la marcotte est identique au plant mère.
Le greffage est une autre technique qui permet d’associer une variété végétale à une autre. Ces variétés doivent être de la même famille ou du même genre. On pratique une blessure sur le porte-greffe ayant la forme du pied du greffon (différents selon la technique utilisée) et la cicatrisation donne un plant unique pouvant porter plusieurs variétés (pratique utilisée notamment sur les petits terrains pour avoir une plus grande variété de fruits).


Notes

[2Période allant de la préparation du sol, en passant par le semis et qui se termine par la récolte et le stockage.

[3Réseau des Semences Paysannes - http://www.semencespaysannes.org

[4Lire Réseau des Semences Paysannes

[5Voir le second encart

[6Voir le premier encart

[7Nature & Progrès Belgique – Valérianne n°97 (sept/oct 2012) page 11

[8Field Libération Movement - http://fieldliberation.wordpress.com/

[9Selon un témoin, la personne accusée de coups et blessures, alors qu’elle était poursuivie par la police, trébucha. Les agents lui tombèrent dessus et l’un d’eux eut le petit doigt foulé ou cassé.

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