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Edito 24 : Devenez scandaleusement pauvre !

samedi 15 décembre 2012, par Christine Oisel

Le sujet de la pauvreté était à l’honneur dans nos médias ces dernières semaines, à la faveur d’une journée thématique « La pauvreté pourquoi ? » [1]. Émissions spéciales, thème du jour d’émissions régulières, interviews de spécialistes et de bénévoles, portraits de pauvres, tout y était. À première vue, on ne peut que saluer cette initiative, il est important de rappeler qu’environ 15% de la population en Belgique est considérée comme pauvre [2], en état de survie. C’est d’autant plus important d’en parler qu’il ne s’agit pas d’un sujet médiatique accrocheur ni très « sexy », comme la sécurité, le communautaire ou… le sport. Nul doute non plus que des journalistes nourrissant les meilleures intentions ont travaillé dur et bien sur ce dossier.

Mais justement, on ne peut que pointer le paradoxe de la démarche : quel est le sens de ce focus quand, le reste du temps, les grands médias se contentent de relayer avec complaisance voire enthousiasme le discours patronal [3] ? Un discours qui pousse à responsabiliser toujours plus la personne en situation précaire ou de pauvreté (s’il le veut, il le peut, n’est-ce pas) et à déresponsabiliser l’Etat et le système économique capitaliste. Pendant ce temps-là, on ne soulève pas la question de la création et de la répartition des richesses. Aux éventuels dubitatifs, il sera rappelé (avec « pédagogie ») que de toute façon, « il n’y a pas d’alternative » [4].

Durant cette journée spéciale, les projecteurs étaient également braqués sur des bénévoles ayant choisi de s’engager dans une association d’aide aux démunis. Ici encore, la démarche pose question même si le débat n’est pas simple. En effet, toutes les manifestations de solidarité sont à encourager à quelque niveau que ce soit. Il n’est pas question ici de revenir sur l’importance et la difficulté de la tâche accomplie par ces associations et les personnes qui y travaillent. Il faut toutefois souligner, d’une part, que la solution aussi louable soit-elle dans son intention est largement insuffisante face à l’ampleur du problème. D’autre part, le sens de cette réponse, c’est encore une fois l’individualisation, ici de l’action (si vous êtes touché, vous pouvez faire une bonne action de votre côté.). Quid alors du rôle de l’Etat et des services publics ?

En réalité la question posée est celle du projet de société et des principes que l’on défend. « Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée. », écrivait Victor Hugo dans « Quatrevingt-treize » [5]. La citation est toujours d’actualité et résume bien le choix qui se pose à nous.

Dans le cadre de sa démarche militante pour une société juste, égalitaire et solidaire, le JIM souhaitait naturellement consacrer un de ses dossiers à la pauvreté. Le hasard des calendriers a voulu que ce numéro sorte dans la même période que la journée spéciale. De notre côté, l’objectif est d’opposer un autre angle de vue à un discours récurrent et racoleur, celui du « sale pauvre » : l’assisté, le profiteur, celui qui fraude, glande et, surtout, est responsable de sa situation. Cette image accusatrice et stéréotypée contribue évidemment à propager au sein de « l’opinion publique » la haine du pauvre [6].

On peut se demander dans quelle mesure les personnes qui répètent gentiment ce discours « responsable » aspirent à vivre, ne fût-ce qu’un jour, la vie facile qu’ils dénoncent. Car être pauvre, c’est non seulement tenter de subsister avec peu ou pas de moyens [7], et donc vivre dans l’insécurité matérielle permanente en ce qui concerne les besoins de base (se nourrir, se vêtir, se loger, se chauffer, s’éclairer…). C’est aussi avoir une qualité de vie médiocre : quand on a la « chance » d’avoir un boulot, il faut souvent travailler plus et plus dur pour gagner moins. Ainsi, les personnes engagées pour un contrat « titre-service » bénéficient officiellement de l’opportunité d’être réintégrées dans le circuit du travail et d’avoir un salaire garanti [8]. Mais peut-on qualifier d’« emploi » le travail souvent pénible, non-choisi et peu rémunéré qu’elles doivent effectuer ? Et que dire des conditions de travail ? Ces questions seront posées et analysées par Renaud Maes dans son article : Nouvelles précarités et titres-services [9].

Être pauvre, c’est également subir au quotidien une violence administrative, sociale et symbolique extrêmement destructrice. En termes de violence, la chasse aux chômeurs pratiquée depuis plusieurs années et renforcée au travers des dernières « réformes » gouvernementales constitue hélas une parfaite illustration. Yves Martens reviendra sur la question dans un article en deux parties : Réformes du chômage : Elio Pinocchio ! (Première partie) [10]. L’auteur nous rappellera les promesses faites par les autorités (et notamment Elio Di Rupo, alors Président du PS) lors de la réforme du chômage de 2004 en contrepartie de la mise en place de l’« activation du comportement de recherche d’emploi ». Il s’agissait notamment de garantir le principe du caractère illimité dans le temps de l’indemnisation de chômage et d’augmenter les allocations. Des promesses soufflées par le vent de l’austérité, comme on a pu le déplorer ces dernières semaines avec, par exemple, la mise en place des mesures de dégressivité des allocations. Il est également question de ces mesures dans la chronique « Le petit exploité » de ce numéro, Moins d’emplois + plus de chômeurs + moins d’allocations = Misère pour tout le monde [11]. Gérard Craan et Sylvia Nerina ont décidé de s’attaquer à la désinformation qui a entouré leur mise en place et de décrire les effets concrets de leur application.

Être pauvre, c’est aussi avoir peur de la maladie [12] et de la vieillesse [13], ne pas avoir accès à la nourriture de qualité ni à un logement correct. C’est même parfois ne pas avoir de logement du tout. Dans le cas des sans-abris, l’espace privé n’existe plus, toutes les activités quotidiennes doivent être effectuées dans l’espace public et ça dérange, ça fait tache. Alors on prend des mesures pour limiter l’usage et l’accès des sans-abris à l’espace public et on sanctionne les transgressions afin de garantir « l’ordre public ». La question de ces mesures sera développée par Lucie Martin dans son article Des taches dans le paysage : mesures et démesures envers les sans abris dans l’espace public.  [14].

Être pauvre, c’est donc être la cible de toute une série de mesures répressives et dégradantes. Pourtant, les politiques affichent leur préoccupation face aux problèmes de pauvreté et de précarité, que ce soit au niveau européen ou en Belgique. Joël Girès et François Ghesquière s’intéresseront aux propositions du Service Public Fédéral de Programmation Intégration sociale (SPP IS), créé en 2003 dans le cadre de la lutte contre la pauvreté (La politique de lutte contre la pauvreté en Belgique : un emplâtre sur une jambe de bois ? [15]). Dans leur analyse, ils développeront quatre éléments qui leur apparaissent contradictoires avec la réalité de la pauvreté et le principe d’égalité : le caractère individualisant de cette politique, la perception du pauvre -considéré comme différent des gens « normaux », le traitement psycho-affectif de la pauvreté -qui permet d’éluder la question de la redistribution des richesses, et le « respect » du pauvre comme objectif de lutte -appliqué à la pauvreté, le « respect » conduit à l’acceptation et donc à l’abandon de la lutte contre elle.

Face à la pauvreté, il faut donc poser un choix. Soit on panse les plaies comme on peut tout en blâmant le pauvre de ne pas se bouger assez pour sortir de sa condition. Soit on remet en cause le système qui génère cette pauvreté et qui ne cherchera jamais à l’éradiquer vu qu’il en a besoin. La deuxième solution est la moins facile car elle se heurte à la résignation des uns, et à la volonté féroce de maintenir leurs privilèges des autres. Certains diront que cette position est « radicale », c’est vrai dans le sens où elle prend le mal à la racine. N’est-ce pas finalement la seule option « responsable » à suivre ? Mais il paraît que c’est dangereux d’être radical et que ça pourrait même être interdit. Dangereux pour qui ? Certainement pas pour les dizaines de milliers de personnes pauvres ou précaires qui voient arriver avec angoisse un hiver rigoureux.

Christine Oisel, pour l"équipe du JIM.

Merci à Lucie Martin, Yves Martens, Sylvia Nerina, Gérard Craan, Renaud Maes, Joël Gires et François Ghesquière qui ont participé à l’élaboration de ce numéro.

Notes

[1Sur la journée « La pauvreté pourquoi ? » du 29/11/2012), voir par exemple le lien RTBF : http://www.rtbf.be/info/societe/detail_pourquoi-la-pauvrete?id=7882202

[2Chiffres 2010 : « chiffres de la pauvreté en Belgique » : http://www.luttepauvrete.be/chiffres_nombre_pauvres.htm , http://statbel.fgov.be/fr/statistiques/chiffres/travailvie/revenus/pauvrete/ ; chiffres récents : « 14,6 % de la population belge vit sous le seuil de pauvreté » : http://www.belgium.be/fr/actualites/2012/news_annuaire_pauvrete_2012.jsp et « Un Belge sur sept a un revenu inférieur au seuil de pauvreté » : http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_un-belge-sur-sept-a-un-revenu-inferieur-au-seuil-de-pauvrete?id=7885775&fb_action_ids=10151183892378095%2C10151183888903095&fb_action_types=og.recommends&fb_source=other_multiline&action_object_map={%2210151183892378095%22%3A383779075044332%2C%2210151183888903095%22%3A563639203662989&action_type_map=%2210151183892378095%22%3A%22og.recommends%22%2C%2210151183888903095%22%3A%22og.recommends%22&action_ref_map=[]

[3Lire à ce propos « Belgique, médias : faut-il encore lire le Soir ? », Cédric Leterme, JIM, 21/11/2012 : http://www.lejim.info/spip/spip.php?breve1202

[5Lien Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Quatrevingt-treize et pour les amateurs d’ebook, le roman gratuit et intégral : http://www.ebooksgratuits.com/pdf/hugo_quatre_vingt_treize.pdf

[6Voir : « La haine du pauvre est bien vivace », actuchomage.org, 11/12/2012 : http://www.actuchomage.org/2012121123542/Social-economie-et-politique/la-haine-du-pauvre-est-bien-vivace.html

[7Sur les : montants des allocations minimales et du salaire minimum : http://www.luttepauvrete.be/chiffres_minimum.htm ; « Un Belge sur sept a un revenu inférieur au seuil de pauvreté » : http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_un-belge-sur-sept-a-un-revenu-inferieur-au-seuil-de-pauvrete?id=7885775&fb_action_ids=10151183892378095%2C10151183888903095&fb_action_types=og.recommends&fb_source=other_multiline&action_object_map={%2210151183892378095%22%3A383779075044332%2C%2210151183888903095%22%3A563639203662989&action_type_map=%2210151183892378095%22%3A%22og.recommends%22%2C%2210151183888903095%22%3A%22og.recommends%22&action_ref_map=[]

[8Ces contrats permettent en outre aux classes bourgeoises de s’offrir du temps libre tout en ayant bonne conscience. Lire à ce propos : « Du balai. Essai sur le ménage à domicile et le retour de la domesticité » par François-Xavier Devetter et Sandrine Rousseau, Raisons d’agir, 2011

[9Parution : 08/01/2013.

[10Parution : 24/12/2012.

[11Parution : 04/01/2013.

[12« 28,5 % des Belges bénéficiant des revenus les plus faibles (quintile 1) postposent des soins de santé pour des raisons financières. » : http://www.belgium.be/fr/actualites/2012/news_annuaire_pauvrete_2012.jsp

[13« 19,4 % des personnes âgées (65 ans et plus) vivent sous le seuil de pauvreté et 40 % des personnes âgées (65 ans et plus) bénéficient d’une pension inférieure au seuil de pauvreté. 14 % des personnes âgées (65 ans et plus) ne bénéficient d’aucune pension. Parmi celles-ci, 91 % vivent sous le seuil de pauvreté ». (chiffres 2012 : http://www.belgium.be/fr/actualites/2012/news_annuaire_pauvrete_2012.jsp ). Voir aussi : « Les pensionnés belges sont parmi les plus pauvres d’Europe » http://www.rtl.be/videos/video/385480.aspx

[14Parution : 19/12/2013.

[15Parution : 11/01/2013.

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