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Editorial

Serre-vis public, sévices privés

jeudi 15 novembre 2012, par Chris B.

A l’heure d’une mobilisation européenne contre les politiques d’« austérité », le JIM revient dans ce numéro sur la défense des services publics qui représentent un front important dans le contexte de cette guerre de classe qui fait actuellement rage sous le nom de « crise ».

« Quelle vie sans les services publics » demandons-nous. Et cette question, même si elle concerne l’ensemble de la population, doit se poser avec encore plus d’acuité à ceux dont les revenus ne leur permettront pas de payer les équivalents privés. En effet, l’une des principales idées de ces biens communs que sont les services publics est de permettre d’accéder à certaines facilités à ceux qui ne peuvent y recourir au prix du marché. En ce sens, défendre les services publics, c’est aussi défendre son portefeuille.

Notons aussi au passage que les services publics sont pourvoyeurs d’emplois stables et non-délocalisables. Défendre les services publics, c’est également défendre l’emploi.

Mais, au-delà de ces aspects matériels, la principale bataille autour des services publics est de nature idéologique. En effet, derrière le discours gestionnaire sur « la nécessaire réduction des déficits » et la « bonne gouvernance », se cache la volonté de transformer le service public en un service au public, c’est-à-dire convertir un bien d’intérêt général en une relation commerciale destinée in fine à être soumise aux lois du marché et de la concurrence.

Les attaques contre le service public ont souvent pour origine une réduction de leurs moyens octroyés par leur autorité de tutelle (Etat, Régions, communes, ...). Ces restrictions budgétaires justifient alors une approche purement comptable du service concerné (réduction des coûts, diminution du personnel, ...) [1] qui elle-même entraîne une logique de rentabilité (augmentation du prix de l’accès au service et conséquemment des contrôles contre la « fraude » [2] [3], segmentation entre parties « rentables » à renforcer et parties « non-rentables » à supprimer ou laisser à l’abandon [4], etc.). La mise en place de ces logiques s’accompagne généralement de l’introduction des pratiques « managériales » et de leurs concepts tout droit issus du privé : objectifs, performance, flexibilité ; bref, « faire plus avec moins » [5]. Cette transformation est particulièrement visible quand l’usager, c’est-à-dire l’utilisateur d’un service public, devient le client, c’est-à-dire le consommateur d’un service commercial. [6]

Le résultat de ces attaques est double. D’une part, il permet d’imposer le « réalisme économique » (le même « réalisme » qui veut que les capitaux publics viennent au secours de la finance spéculative et délaissent par là même les chômeurs, les retraités, les sans-abris, etc.) aux services publics, pardon, aux services d’intérêt économique général selon la rhétorique européenne. D’autre part, les conséquences des restrictions budgétaires : réduction du personnel par le non-remplacement de départs à la retraite, suppression de certains éléments (petites gares, bureaux de postes) ou leur réorganisation (réseaux hospitaliers, fusion de l’ANPE et des Assedic en France, fusion de la police et de la gendarmerie en Belgique, etc.), la segmentation et la mise en concurrence pour les ressources budgétaires entre les parties rentables et les autres (lignes à grande vitesse contre petites lignes dans les chemins de fer, metro contre réseau de bus dans les transports urbains, service postal aux entreprises contre service postal aux particuliers, services de chirurgie spécialisée contre services d’urgence, etc.), tout cela amène à un sabotage progressif de chacun des services publics concernés en détruisant l’esprit de sa mission originelle autant que sa cohérence globale. L’horizon de telles politiques n’est pas difficile à voir : si le service public ne fonctionne plus correctement, pourquoi ne pas confier ses missions au privé qui, selon la vulgate néolibérale, s’en acquittera mieux et au moindre coût... pour l’opérateur privé bien sûr. [7] Que diverses études [8] [9] pointent l’inanité d’une telle affirmation est sans conséquence puisqu’on ne nous cesse pas de le répéter : il n’y a pas d’alternative possible.

Mais, qui sont les responsables de ces attaques contre les services publics ? Au delà du milieu patronal et plus généralement des détenteurs de capitaux, toujours à l’offensive pour accroître la part d’activités tombant sous leur coupe, ce sont les pouvoirs publics convertis à l’idéologie de marché qui se sont fait les principales courroies de transmission de celle-ci au sein des établissements publics. Et si l’on peut s’y attendre de la part de partis de droite, les partis « socialistes » et « communistes » n’ont eux non plus jamais été en reste, histoire de prouver, à force de renoncements, leur « réalisme » et leur « responsabilité ».
Paradoxalement, surtout considérant que les services publics restent d’importants bastions syndicaux, les principales hiérarchies syndicales se sont souvent montrées timorées dans la défense des services publics, cherchant souvent à retenir et contrôler une base remontée contre la destruction programmée de biens d’intérêt général, et préférant négocier à minima leur démantèlement progressif. Sans doute, là aussi, pour bien souligner leur « responsabilité » et leur « maturité »...

C’est donc en-dehors des structures institutionnelles que l’on peut espérer voir un sursaut s’effectuer pour renverser la logique actuelle. De la part des travailleurs du public, conscients de l’importance de leur mission, et dont la pugnacité peut éventuellement forcer leurs hiérarchies syndicales hors du ronron des réunions de concertations. Mais aussi de la part des usagers qui, souvent par le biais des réseaux sociaux, se regroupent et se découvrent une réelle force collective. Il est nécessaire d’y intégrer les travailleurs des services publics pour éviter la fragmentation en forces contraires. Ce n’est qu’en agissant ensemble et de manière coordonnée, usagers et travailleurs, que nous pouvons défendre et promouvoir l’idée de services publics accessibles à tous.

Ont participé à l’élaboration de ce numéro : Léon Kohla, Hélène Châtelain, Myriam Djegham, Louis Jazz, Bernard Hennebert, Guéric Bosmans. Merci à eux.

Dans ce numéro


Dossier : Votre vie sans les services publics

- On achève bien les hôpitaux, Léon Kohla
- La santé, une affaire bien privée à São Paulo, Hélène Châtelain
- Une police de rêve pour certains, Hélène Châtelain
- Défendre les transports publics, dans l’intérêt de toutes et de tous, Myriam Djegham
- Dès 2013, une nouvelle RTBF ? , Bernard Hennebert

A lire dans de précédents numéros du JIM sur le même sujet :
- Sauver les retraites, c’est sauver la démocratie ! , Luca Ciccia
- STIB Brother, Céline Delforge
- B-Cargo ou l’alliance contre l’écologie et l’emploi !, Céline Delforge

Chroniques :
- La chronique d’Louis Jazz : Sur la route de Katana
- Critique des médias : Les sondages : le vogelpick comme arme dans le débat d’idée ?, Guéric Bosmans

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