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La chronique d’Eric Léon

Sur la route de Katana

mardi 4 décembre 2012, par Louis Jazz

Près de Bukavu au Congo, il y a un petit village, en plein cœur du Sud-Kivu : Katana. Dans le cimetière des pères blancs de Katana repose mon grand-oncle Alphonse avec ses secrets : il est resté entre le Congo, le Burundi et le Rwanda durant le génocide et ce n’était pas un nouveau venu. Dans ma famille très catholique, Alphonse est un héros. En dehors de ma famille, l’église catholique a collaboré activement avec les génocidaires. Un jour, j’irai à Katana percer les secrets de mon grand-oncle. Je vous raconterai comment c’est et vous enverrai une carte postale. Mais pour le moment, je suis au Rwanda en route vers le petit village près de Bukavu. Quelques extraits de mon carnet de route.

Kigali, 27 juin 2012

Il faut que j’aille à Katana. J’ai regardé sur Internet à quoi ça ressemblait et les nouvelles du lieu. C’est dans le sud-Kivu, Congo, au bord du lac Kivu. Pendant les périodes de troubles, les FDLR [1] ont pris la zone et sont même entrés dans Katana. Il y a un centre de formation professionnel important. Pourquoi aller à Katana ? Je voudrais confronter l’idée que je m’en fais avec ce qu’il en est réellement. Ma compagne est décidée à ne pas y aller avec moi et même d’essayer de m’empêcher de m’y rendre, c’est dangereux.

Kigali, 28 juin 2012

Sorti de la bouche d’une collègue belge qui a vécu toute sa vie en Afrique :

« - Comment tu le veux ton café, Brigitte ?

-Ah ben sans lait et sans sucre, c’est le seul noir que je supporte ! (rire gras.) »

Bruxelles, le 20 août 2012

Avant de me rendre à Katana, si j’y vais un jour, je dois me trouver un point de départ. La difficulté est que je sais que j’ai quitté ce point depuis longtemps. Je pense qu’il s’agit de mon quartier d’enfance, Helmet à Schaerbeek, dominé par le clocher de l’Eglise en briques de la Sainte Famille. En haut de ma rue, une école catholique avec encore aujourd’hui des nonnettes de l’ordre de la Sainte Famille. Gamin, je croisais souvent des bonnes soeurs africaines. J’ai été baptisé, petit et grand communié à l’Eglise de la sainte Famille, confirmé aussi (j’ai eu une enfance difficile... je me rappelle qu’à la petite communion j’étais déguisé en soldat romain, je ne me rendais pas compte de ce que cela représentait ; il y avait aussi mon cousin qui gueulait à tue-tête « il est né le divin-enfant, sonnez clairons, résonnez machins . ») A ce qu’on dit, mon grand-père lui, il a tout fait dans cette église, depuis le baptême, jusqu’à son enterrement en passant par son mariage, c’est fou non ? Suite à cet endoctrinement, je suis devenu anarchiste.

Dans mon quartier de Kiyovu à Kigali, en bas de la colline, il y a une grande Eglise en briques, c’est la Sainte Famille aussi, c’est là qu’un prêtre accusé de viols et de crimes contre l’humanité séquestrait des centaines de réfugiés pendant le génocide. Un convoi de l’ONU a pu en sauver quelques uns, mais le reste s’est fait massacrer par les milices Interahamwé [2], dans cette Eglise de la Sainte Famille. Je relis un passage du « feu sous la soutane » de Benjamin Sehene [3] qui relate les événements dans mon quartier de Kigali en avril 1994 au travers de la narration de ce curé. « Mon église, archétype des bâtisses carrées des années trente, avec sa façade de briques encadrée par des piliers rectangulaires de béton peints en blanc et son portail surmonté d’une immense croix, ressemble à un cercueil ou bien un sarcophage. Là dedans, les réfugiés qui savent qu’ils vont mourir d’un moment à l’autre, d’un jour à l’autre, sont comme déjà enterrés. Quel sort affreux que celui de se savoir condamné sans connaître le moment précis de l’exécution. La vie se transforme en une attente perpétuelle pleine d’angoisse, d’interrogations. Mais je dois me ressaisir, ces cancrelats ne méritent pas qu’on s’apitoie ainsi sur eux. Eux qui sont à l’origine de la tragédie qui endeuille le pays. (...) »

Au plus grand des hasards, la Soeur, prof de religion dans l’école où je travaille appartient à l’ordre de la Sainte Famille et a vécu des années dans le haut de la rue de mon enfance, j’ai du la croiser plein de fois en Belgique. Elle porte parfois un pagne à l’effigie de la Sainte Famille d’Helmet. Je suis très confus par ces coïncidences.

Il y a quelques jours, on a été à Gembloux pour commémorer mon anniversaire avec mes vieux, inévitable discussion sur le Rwanda dans une taverne-brasserie du coin, en face de la gare, le « french inn » qui draine tout les vieux du quartier à coup d’Aznavour et de Julio Iglesias. Ma mère qui a osé voyager au Rwanda pour nous rendre visite a rencontré à Kigali la Soeur de l’école qui lui a recommandé de rencontrer, à Schaerbeek, la soeur Henriette : la septentaine, née de parents colons au Congo, du beau C.V. La soeur Henriette a raconté à ma mère la version « secrète » des raisons du génocide rwandais : les tutsis sont des éleveurs qui sont venus sur le territoire hutu. Les tutsis ne faisaient rien de leurs journée à part rester à côté de leurs vaches alors que les hutus travaillaient la terre. Ma mère gobe cette histoire [4]. Ensuite elle vient me rappeler que c’est triste cette histoire des Pussy Riots (Mais qu’est-ce qui se passe là ?)

Sinon, tante Paula, l’une des soeur d’Alphonse est enfin à l’hospice et prise en charge par un père blanc qui est en fait un père africain et qui a été baptisé par l’oncle Alphonse. Je me rappelle de belles réflexions racistes de Paula, mais ce père blanc africain là, elle l’accepte.

23 août 2012, dans l’avion

Retour vers Kigali. Dans l’avion, lecture du journal Le Soir, aventures de Reynders au Congo (Tintin au Congo est en vente en mini-format à la libraire Ikirezi, « un classique » comme dirait Gus [5]... de fait) et l’annonce de sa mort par les jeunes CDH, rigolo vu d’ici, une sorte de remake de l’attentat de l’avion d’Habyarimana [6]. Reynders arrive bientôt au Rwanda.

Kigali, le 27 août 2012

J’aurais bien voulu profiter de l’occasion d’être en Belgique pour essayer de rencontrer des vieux pères blancs pour leur poser des questions sur Alphonse, j’ai envoyé timidement un courriel qui est resté sans réponses... Mais je me rend compte que même si je les avais rencontrés, je n’aurais pas su quoi leur demander... Je n’ai donc pas persisté a essayer d’avoir des contacts avec eux. Je pense que je vais cheminer encore un peu dans les grands-lacs (arf, je vais essayer de marcher sur les grands lacs) avant de savoir quoi demander plus précisément.

Discussion avec Innocent sur le « Grand Rwanda », que les frontières du Rwanda avant la colonie englobaient les Kivu et une partie de l’Ouganda. Ce qui explique, selon lui, qu’il y ai des rwandais au Congo, et en lisant entre les mots, que les rwandais se servent dans les ressources de la région. Samedi, j’ai rencontré un copain qui a un bar à Goma, il n’a pas l’air inquiet de la situation à Goma malgré la présence de la rébellion [7], « c’est pic-nic » pour le moment, « les affaires marchent bien  » me dit-il.

Aujourd’hui, on a du remplir un formulaire de recensement pour le responsable du district. Questions : opinion religieuse ? Athée (ça choque plus que catholique intégriste ou jihadiste.) Si je suis un homme combien ai-je d’épouse ? Si je suis une femme, la quantième femme de mon mari suis-je ? Si j’ai plus de 12 ans, combien ais-je d’enfant ?

La Soeur de l’école, qui va bientôt partir en pension, nous a présenté celle qui allait lui succéder, la soeur « Devota », en pagne, rwandaise qui a étudié la théologie au Guatemala et qui parle un étrange espagnol. C’est une de ces soeurs ronde, petite et rigolote à qui on donnerait le bon Dieu sans confession. Elle est aussi de l’ordre de la Sainte Famille.

Kigali, 3 septembre 2012

Des troupes rwandaises se sont retirées du Congo, ça a commencé il y a 2-3 jours. Reynders est revenu du Rwanda, il faudrait que je lise au sujet de sa visite ici... Nouvelles de Goma de la part d’une collègue, meurtre horrible... son cousin s’est fait ligoté par on ne sait trop qui sur une chaise à son domicile et s’est fait égorger devant sa famille.

Kigali, 5 septembre 2012

Etranges nouvelles... Assassinats en série de prostituées à Kigali, plus d’une quinzaine ! En cherchant sur Internet, je suis aussi tombé sur des nouvelles de massacres à la machette dans le pays... selon des infos de la diaspora, rien d’officiel et aucune autre confirmation. Intox ? Difficile de trouver des infos indépendantes et objectives au Rwanda sur le Rwanda

Le fils du président du sénat s’est fait poignardé à Bruxelles dans le courant du mois d’août, selon le site de la diaspora, règlement de compte, selon d’autres sources, Le Soir par exemple, une rixe qui a dégénéré... À trois heures du matin dans la rue Neuve, ça dégénère vite, je sais de quoi je parle.

Kigali 20 septembre 2012

En parlant avec Théogène, il me confirme les assassinats de « femmes libres  » même dans les maisons. Il dit que la police quadrillait son quartier de Gatsata, route vers la frontière avec le Burundi, après les meurtres en série et que c’était grave. Il y a deux semaines, une femme s’est fait tuer, près de chez lui et sa famille, devant son bébé qui ne sait pas parler témoin innocent des faits, il a dû tout intérioriser, horrible, j’en ai des frissons dans le dos.

27 septembre 2012, lu sur le site du vif.be

« Le président rwandais Paul Kagame a quitté jeudi une réunion internationale sur l’Afrique centrale pendant l’intervention du chef de la diplomatie belge Didier Reynders. La délégation rwandaise réfute tout incident diplomatique, mais le geste intervient en plein regain de tensions autour de l’est du Congo. » Reynders, lors de sa visite au Rwanda après son voyage au Congo aurait eu des mots avec le président. Kagame aurait déclaré plus tard (c’est ce qu’on dit ici) que les belges sont les derniers à pouvoir faire des remarques sur l’exploitations des ressources en RDC. S’il a dit ça, c’est bien envoyé !

Kigali 5 octobre 2012

La soeur Devota, connaît Katana et le lieu où sont enterrés les pères blancs. Je commençais à désespérer de ne pouvoir aller à Katana un jour. Je ne sais pas quand j’irai, avec cette rébellion, c’est foutrement risqué, juste pour voir cette foutue tombe, l’enjeu est plutôt petit. Je me demande si ce voyage à Katana ne serait pas simplement introspectif ? Je sais qu’au bout du voyage, je connaîtrai les raisons qui poussent quelqu’un à partir, voire fuir sa famille (la même que moi), pour s’embrigader chez les missionnaires catho radicaux.

A suivre...

Eric Léon

Notes

[1Forces Démocratiques de Libération du Rwanda, milices radicales hutus qui ont migré en RDC après le génocide de 1994.

[2Milices génocidaires radicales hutues

[3Editions de l’esprit frappeur

[4Version officielle selon la Bible de la colonisation de la région par les descendants de Noé, jamais démontrée scientifiquement et contradictoire avec les recherches archéologiques et linguistiques les plus récentes.

[5Nom d’emprunt

[6Le président rwandais dont le crash de son avion en avril 1994, abattu par un missile, a été le début du génocide.

[7En RDC, des rebelles intégrés dans l’armée régulière ont décidé de reprendre le maquis derrière Bosco Ntaganda, le Rwanda est fortement soupçonné selon l’ONU de soutenir cette nouvelle rébellion du « M23 » dans le Kivu.

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