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Judge Dredd au Brésil : une science-réalité

Une police de rêve pour certains

... de cauchemar pour beaucoup.

mardi 27 novembre 2012, par Hélène Châtelain

La Police Militaire de São Paulo pourrait payer mieux ses agents qui tuent le moins. Cette politique, si elle est adoptée, irait pratiquement à contre-courant des habitudes brésiliennes. En effet, jusqu’ici, la plupart des décideurs, en dépit de quelques critiques isolées, ont plutôt tendance à favoriser les « lignes dures policières », celles qui s’autorisent une répression hors-la-loi principalement dans les milieux pauvres urbains. Et c’est dans la presse engagée à gauche, ou de critique libérale, que l’on trouve les trop rares oppositions à cet égard.

Les statistiques de mort violente à São Paulo, capitale financière du Brésil, sont souvent très éloquentes. Rien qu’au cours des mois d’avril, mai et juin de cette année, 79 personnes ont été tuées par des policiers militaires [1]. C’est six personnes de plus qu’au cours de la même période de l’année précédente. Une personne sur cinq décédée de mort violente dans cette ville l’est des suites d’une « résistance suivie de mort » des armes de la police militaire. La réputation de cet organisme de sécurité est à ce point problématique qu’au mois d’août dernier, le commandant-général de la Police Militaire de São Paulo a proposé au gouverneur de l’Etat d’offrir un « bonus » de salaire à ceux de ses agents qui seront le moins souvent impliqués dans une situation où un civil aurait perdu la vie, même dans le cas d’une « résistance » [2].

Il est vrai que les doutes sont souvent pertinents, quand ces prétendus résistants s’avèrent avoir été abattus à bout portant d’une ou plusieurs balles dans le dos. Récemment, une vidéo a tourné sur les sites de partage, montrant un homme désarmé, entouré d’une demi-douzaine d’hommes de la PM qui, de nuit, finiront par lui tirer dessus à plusieurs reprises. De manière assez étonnante, cet homme est ensuite parvenu à s’enfuir. Il a disparu dans la nature, de peur que son témoignage ne lui attire... encore plus d’ennuis [3].

Cependant, si ce gouverneur de l’Etat de São Paulo, Geraldo Alckmin, a prêté une oreille attentive au projet de l’officier supérieur, il n’a probablement pas la conscience très tranquille, si l’on se souvient des huit jours, du 12 au 20 mai 2006 (d’où le nom de ces huit jours de « crimes de maio »), qui virent la police militaire tuer 446 personnes sous prétexte de lutter contre le crime organisé, en particulier le fameux « PCC » (Non, pas le Parti Communiste Chinois, mais bien le Premier Commandement de la Capitale, groupe mafieux très puissant à SP [4]). N’était-il pas déjà le secrétaire chargé de la sécurité en 2002, lors du Massacre de Castelinho, au cours duquel la police exécuta douze personnes sans qu’aucune enquête n’ait pu ensuite aboutir ? Et n’a-t-il pas été élu gouverneur sur son bilan sécuritaire ?

Le gouverneur Alckmin, comme ceux d’autres Etats phares tels Rio ou Bahia, par exemple, surfent souvent sur un discours sécuritaire, soutenu par une presse généralement complaisante et qui flatte les classes sociales possédantes, mais aussi les fantasmes d’une partie du reste de la population. Pour qui a vu « Tropa de Elite », le premier opus, et ne l’a compris qu’au premier degré, c’est-à-dire en prenant le parti du personnage principal, caricature de Chuck Norris brésilien, ce type de réaction répressive devient presque « naturelle ». Ceci explique notamment pourquoi le même réalisateur, qui espérait avoir produit une bonne critique du système, s’est senti obligé d’en sortir un second, prenant le même personnage à rebrousse-poil, « comme s’ » il avait réalisé ses erreurs passées.


Or, cette proposition du commandant-général tombe précisément dans une période de recrudescence de décès dans le cadre de ces fameuses « résistances » au cours des derniers mois. Une technique de certains agents semble être de systématiquement tirer dans les voitures qui, la nuit, refusent de s’arrêter sur ordre des agents. Selon Ângela Mendes [5], à plusieurs reprises des « escadrons de la mort » tuèrent jusqu’à huit personnes en une seule nuit pour ce seul crime de ne s’être pas arrêté sur ordre. Au point qu’une nuit, c’est un entrepreneur de la bonne société qui a été pris pour cible. Selon un article du 20 juillet de la Folha de SP [6], les policiers confondirent un téléphone cellulaire avec une arme et trouvèrent dans la voiture 50 grammes de marijuana, mais seulement après l’avoir abattu « de très près ». Cet homme est le seul pour lequel les dirigeants de la PM firent des excuses publiques, ainsi qu’à la famille. La Folha titrait « La Police Militaire se trompe, tue un entrepreneur et demande pardon ». Ângela Mendes, d’abord indignée, comprend mieux le titre si on le prend dans son sens le plus profond : la police s’est trompée, en effet, puisqu’elle a tué cette fois quelqu’un qui n’appartenait pas à la « bonne » classe sociale. Autrement dit, tuer un homme d’une classe sociale défavorisée dans les mêmes conditions, ce n’est pas une erreur. On ne se souvient pas d’excuses présentées auprès des familles des habitants des favelas tués ou blessés, généralement dénigrés, considérés comme faisant partie d’une bande liée à la drogue ou du « Premier Commandement de la Capital ».

Si on y réfléchit à deux fois, la Folha ne peut donc pas être taxée d’hypocrisie et dévoile clairement son parti.

Difficile de ne pas faire le rapprochement avec un événement qui vient tout juste d’avoir lieu. Une patrouille de policiers militaires a fait irruption dans un « tribunal du crime », une séance de jugement organisée par le PCC. Selon le Carta Capital, huit personnes ont été arrêtées et neuf ont été tuées par la police. « Ceux qui n’ont pas réagi (contre la police) sont vivants, » a commenté le gouverneur.

Selon un article du même journal, ce tribunal composé de criminels était en train de juger un jeune homme pour viol sur une mineure, accusé par le frère de la petite fille. Le tribunal en question venait d’absoudre l’accusé, blanchi par la gamine, lorsque la police militaire intervint. Parmi les personnes qui « réagirent » et donc moururent, il y avait précisément l’accusé. Difficile d’imaginer celui-ci avec une arme à son propre jugement. Et pourtant...

A Goiás, au Nord du pays, un commandant des forces de PM vient de se voir suspendu suite à une enquête de journalistes qui tend à montrer qu’il était impliqué depuis plusieurs années dans des opérations de liquidation de personnes. En 2007, il est même intervenu à la tête d’une petite troupe armée dans l’enceinte du parlement de cet Etat, histoire d’intimider un député qui le critiquait [7].

Ce genre de comportement est légion au Brésil, surtout dans les grandes villes, où les forces de l’ordre ressentent une forme d’impuissance face au grand banditisme, mais qui s’attaquent surtout, comme en représailles, aux habitants des quartiers pauvres où ils soupçonnent la présence de repères hors-la-loi. En définitive, le comportement de ces hommes, qui se prennent pour des shérifs investis de pouvoirs judiciaires informels, rabat sur les premières victimes de cette grande délinquance leurs frustrations répétées. Quand on sait que ces bandes sont souvent surarmées, alimentées par le trafic international, qu’elles entretiennent des relations de corruption à de très hauts niveaux de décision, on touche d’un peu plus près à la mesure des problèmes des habitants de ces quartiers pauvres, qui voient d’ailleurs arriver les Jeux Olympiques (à Rio en 2016) et la Coupe du Monde de Football (dans l’ensemble du pays) avec une appréhension très légitime : les différents gouvernements et les forces de police ont promis de faire place nette pour accueillir les touristes sportifs du monde entier.

Qui paiera la note la plus salée ?

Hélène Châtelain

Dans un article de septembre 2012, une journaliste du Caros Amigos, Tatiana Merlino, raconte que, selon le témoignage de quelques policiers de São Paulo qui refusent de participer aux exécutions, les pressions sont énormes pour que la plus grand nombre de ces Policiers Militaires y soient impliqués à un degré ou un autre. Ceux qui s’y refusent se retrouvent dans des bataillons de punition, et ceux qui cherchent à les dénoncer sont abattus. Ceux qui y participent se trouvent félicités par l’obtention de matériels supplémentaires -armes, voitures-, surtout si leur action a permis la baisse du taux de criminalité dans leur secteur.

Notes

[1La police militaire est celle qui est le plus présente dans les rues ; ils sont reconnaissables de loin et sont lourdement armés de fusils à pompe ou de mitraillettes qu’ils gardent en position de tir en permanence.

[2Les informations brutes de cet article sont tirées en grande partie d’un article du Caros Amigos du 9 août dernier, inspiré lui-même du journal très engagé « Brasil de Fato ». Pour un aperçu de la presse de gauche au Brésil, je vous renvoie sur cet article. Un article plus récent du Caros Amigos (numéro de septembre 2012) affine les statistiques : au cours des mois de janvier à juillet 2012, 170 personnes ont été tuées par la PM dans la seule ville de São Paulo, alors qu’en 2011, au cours des mêmes mois, ils n’étaient « que » 128. Mais le même article se permet d’ajouter que de nombreux « crimes » ressemblent furieusement à des exécutions de pauvres et noirs.

[3Tatiana Merlino, dans l’article déjà mentionné de septembre 2012, rapporte que parmi les personnes qui ont survécu à des tirs de la police, 82% ne viennent pas déposer plainte... à la police.

[5Ângela Mendes, directrice de l’Observatoire des Violences Policières de l’Université Catholique de São Paulo (PUC-SP), dans un entretien au mensuel Caros Amigos du 2 août 2012.

[6Folha de São Paulo, l’un des quotidiens réactionnaires les plus lus de la capitale pauliste et qui, généralement, fait plutôt l’éloge de la répression que sa critique.

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