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La chronique d’Eric Léon

Ethnos, peuple Deuxième partie : Akazu, la pluie et la Sainte-Famille

dimanche 7 octobre 2012, par Louis Jazz (Date de rédaction antérieure : 5 octobre 2011).

L’Eglise catholique est impliquée doublement dans les massacres successifs qui ont bouleversés le Rwanda, par une mise en condition et acceptation mystique des tueries et par la protection de ses membres y ayant participé.

[Cet article est la suite de Ethnos, peuple]

« Social-Catholicisme »

Les temps changent, l’ordre des Pères Blancs n’est plus le même qu’au début de la colonisation, un courant important parmi les missionnaires commence à ne plus cautionner un régime de type féodal au Rwanda, où « une minorité brimait la majorité [1] ». Les élections générales de 1954 en Belgique rejettent les catholiques du parti social chrétien (PSC) dans l’opposition. Dans les milles collines, le Mwami [2] soutient le nouveau gouvernement belge qui veut ouvrir des écoles déconfessionalisées dans un pays où l’éducation avait jusque-là été laissée aux mains de l’Eglise. Enfin, en 1956, le Mwami Mutara Rudahigwa revendique l’accès de son pays à l’indépendance auprès de l’ONU.

Cependant, les temps ont beau changer, l’Eglise reste militante de l’archaïsme. Elle tentera de reproduire son idéal médiéval de l’église au milieu du village et ce, même au prix de la haine raciale. Malgré les élections générales en Belgique, le projet d’une éducation laïque sera torpillé par l’élite religieuse au Rwanda. Aussi, les autorités catholiques voient d’un très mauvais oeil cette élite tutsie qui non seulement commence à revendiquer son indépendance mais qui se permet de remettre en question le pouvoir ecclésiastique mis en place depuis des années. De l’huile en plus sera jetée sur la feu par la mouvances réputée plus progressiste de Pères Blancs qui commence à débarquer au Rwanda, principalement flamands et d’origine paysanne, de mouvance « sociale catholique ». Ils s’identifient de manière manichéenne aux hutus, opprimés, tels que les travailleurs flamands sous le jougs de l’oppresseur francophone [3]. Le contexte social est explosif et les hutus, qui adoptent une position de victime, attribuent leurs problèmes à l’élite tutsie. Pour ne rien arranger, le milieu tutsi, dans le moule de pensée féodal, refuse de reconnaître l’égalité entre races et toute aspiration démocratique en revendiquant un Rwanda monarchique indépendant. C’est dans cette ambiance de haine que les autorités catholiques du « Ruanda-Urundi » contre-attaquent en février et mars 1957 face aux mesures prises en Belgique contre la main-mise catholique dans l’enseignement. Avec l’aide de l’ordre des Pères Blancs, une série de document torpillant l’autorité aristocrate tutsie seront publiés. Le document le plus notable est la « note sur l’aspect social du problème racial indigène au Rwanda », plus connue comme le « manifeste des bahutus », le texte qui pose les bases d’un ressentiment racial entre hutus et tutsis prône l’élimination de l’élite tutsie. Le conflit et la violence extrême sont inévitables.

Les élections générales de juin 1958 ramènent les sociaux chrétiens au pouvoir en Belgique. La déclaration gouvernementale sur le Rwanda du 10 novembre 1959, prépare le pays à une transition démocratique vers l’indépendance en envisageant une « dé-tutsisation » des institutions et de l’administration. En juillet de cette même année, le Mwami Mutara Rudahigwa est assassiné, le meurtre a très probablement été commandité par la Belgique [4] . Les premiers massacres reconnus de tutsis seront perpétrés à cette époque, l’armée belge arrivera a contenir la plupart des déchainements de violence, ce qui ne sera plus le cas après l’indépendance de 1961. Les tutsis quittent massivement le pays. Grégoire Kayibanda, très proche de l’Eglise catholique, sorti du séminaire et l’un des rédacteurs du « manifeste des bahutus » deviendra le premier président du Rwanda. Des massacres seront alors perpétrés entre hutus et tutsi, les uns accusant les autres d’agressions. En réponse, le président Kayibanda prédit « l’extermination » des tutsis restés au pays [5] . Il s’en suivra un autre exode massif de réfugiés vers les pays limitrophes.

Dans les années qui suivirent, les gouvernants rwandais isoleront le pays du reste du monde, par crainte des révoltes qui grondent dans la région, de la présence de réfugiés tutsis dans les pays limitrophes au Rwanda, de la formation de groupes armés en leur sein et de la présence de Che Guevara [6] dans l’est du Congo, pas très loin du Rwanda, en contact avec les guérillas Banyamulengue [7]. Des opérations d’exactions et représailles ensanglantent de manière épisodique le pays, la méfiance est généralisée. En février 1973, les étudiants hutus expulsent leurs collègues et leurs professeurs tutsis des établissements scolaires et des séminaires qu’ils fréquentent. C’est dans cette atmosphère malsaine que Juvénal Habyarimana prend le pouvoir en juillet de la même année.

Machettes, pluie et mystique du massacre

Après avoir passé l’aéroport de Kanombe, en venant de Kigali, si on continue tout droit, la route débouche sur une piste en terre. Au bout de cette piste, on tombe sur une aire de stationnement devant un immense terrain entouré de barrières. C’est l’ancien domaine présidentiel de Juvénal Habyarimana qui a été reconverti en musée. Sur les impeccables gazons de la propriétés, des cérémonies de mariage sont organisées, ces évènements festifs contrastent de manière surréaliste avec le contexte historique du lieu. C’est bien ici que l’Akazu [8], cercle secret de l’élite hutue gravitant autour d’Habyarimana a été fondé. L’Akazu a été créé dans le but de planifier, préparer et mettre en œuvre le génocide de 1994. La villa au centre de la propriété est évidemment grande et pompeuse, une ambiance digne des livres d’Ahmadou Kourouma, alors que les Intore, les guerriers traditionnels du Mwami entament leurs danses, avec leurs coiffes blondes rappelant les crinières des lions, torses-nus, pour le mariage qui est célébré. Alors que les percussions commencent à résonner, les collines au loin s’obscurcissent sous les nuages lourds de pluie et enragés par l’orage. Le vent se lève en trombe. Les percussions des Intoré résonnent plus fort, à tue-tête, rivalisant avec le tonnerre encore lointain. Un début de saison des pluies comme les autres.

Le guide nous fait visiter la demeure avec un air indifférent, détaché. On apprendra par exemple que la petite pièce, au dessus de la salle de sport, était celle dans laquelle le sorcier personnel du président Habyarimana était reçu pour de longues séances, on y accède par un passage secret. La couleur blanche de tous les murs de la maison était un conseil du sorcier. Ces éléments de sorcellerie peuvent paraître anecdotiques, mais ils revêtent cette dimension métaphysique de ce type de personnage, comme le massacre de centaines de millier d’êtres humains pouvait avoir une signification mystique. Les apparitions mariales de Kibeho au début des années ’80 montrent à quel point les massacres pouvaient se transformer en message divin. Les visions des voyants étaient sanglantes, annonciatrices des tueries de 1994. Monseigneur Augustin Misago, Evêque rwandais, en approuvera le culte public. Il sera accusé d’être impliqué dans les massacres de Kibeho durant le génocide [9]. Le Vatican n’est pas en reste et considère d’ailleurs l’Eglise rwandaise comme l’une des plus pures depuis le génocide, après s’être lavée par le sang .

Avant d’entrer dans la chapelle de l’ancienne demeure d’Habyarimana, on observe la porte en bois massif sur laquelle est taillée un agaseke [10] protégeant symboliquement la famille présidentielle. Quatre ans avant le génocide, le Pape Jean-Paul II, lors de sa visite dans le pays, viendra faire la messe entouré de la famille et proches d’Habyarimana et d’une bonne partie de l’Akazu.

Hors de la villa, il y a deux piscines, l’une était pour la famille et l’autre pour les serpents du Président. Les deux piscines sont vides. On dit que lorsque l’avion présidentiel est tombé, touché par un missile, dans la parcelle juste à côté de la propriété présidentielle, le plus grand serpent, celui du sorcier, sensé protéger le président de la mort, a disparu. En montant dans une guérite, placée à califourchon sur un mur de la propriété, on peut voir les restes de l’avion tombé en 1994. Etrange spectacle, tout est resté là, un chemin de terre passe entre les débris pour mener les vaches aux pâturages. Sur le ciment de la guérite, gravé, j’arrive à lire, « god with us, Akazu ». Je demande des explications à notre guide, elle me répond par un rire gêné, limite grinçant. Habyarimana a été tué, avec le président du Burundi qui l’accompagnait à son retour des accords d’Arusha, pour avoir consenti un dialogue avec la guérilla du Front Patriotique Rwandais, FPR [11] . Une trahison pour l’Akazu. Le point de non-retour était déjà atteint dans la mise en œuvre du génocide, les tueurs Intarahamwé [12] , encadrés par les Forces Armées Rwandaises (FAR), connaissaient le plan génocidaire et savaient déjà où tuer, par quartier, organisés comme lors des journées de l’umuganda, les travaux communautaires mensuels. Même le Président lui-même ne pouvait plus s’opposer au monstre qu’il avait participé à créer. On raconte encore à Kigali que Habyarimana tremblait en montant dans l’avion qui allait le ramener d’Arusha. Il connaissait le prix à payer pour avoir trahi la « maisonnée ».

L’avion du président abattu en avril 1994, ce sera le début du génocide. Cent jours de massacres intenses qui se solderont par plus de 800000 morts massacrés à la machette. A Kigali, le bruit de l’explosion de l’avion a été entendu dans toute la ville. La population en est restée terrée chez elle. Quelques heures après, la courant a été coupé dans toute la ville, des percussions ont commencé à résonner de tous côtés accompagnés des champs des Interahamwe.

A la sortie de la propriété de l’ex-président, la pluie tombe en trombe, l’orage est violent et fait peur. Les rwandais n’aiment pas la pluie. Elle est assourdissante quand elle tombe sur la tôle des maisons. La pluie masquait le bruit des machettes et des cris lorsque les massacres ont commencé. Bernadette, une vieille expat m’expliqua un jour qu’il y a eu une tentative de génocide dans le tout début des années 1990, mais les massacres n’aboutiront pas, les fusils utilisés n’avaient pas assez de munitions qui sont d’ailleurs trop onéreuses. Comment remédier à ce problème ? Utiliser un outil répandu dans toutes les campagnes, totalement anodin dans un pays essentiellement rural, et transformer cet objet destiné à débroussailler en arme qui a deux grand avantage : il ne doit pas être rechargé et tout le monde sait utiliser une machette.

La Sainte-Famille

A Remera, on trouve un foyer de charité. La vue sur la chaîne des volcans, habitat du gorille des montagnes, y est impressionnante, et au loin, au-delà des volcans, le Congo et l’Ouganda. Le foyer de charité est très calme, une clôture sépare les pelouses du domaine des habitations environnantes. On est loin de penser que les massacres ont été intenses dans la région. Une petite église est placée au sommet de la colline du foyer de charité qui surplombe les alentours. Quelques vaches broutent autour de l’étable du foyer, les forgerons s’affairent à la réparation de quelques pièces avec les menuisiers. Et je repense à cette prière qui dit que l’Eglise rwandaise a été purifiée par le sang des massacres. L’Eglise a toujours refusé de reconnaître sa responsabilité dans le génocide et a toujours défendu ses membres, même les plus impliqués dans les massacres. Je repense au « Feu sous la soutane » de Benjamin Sehene : foi en Dieu, rassemblement de réfugiés au sein de l’Eglise dans le quartier où je vis, colline de Kiyovu, centre-ville. Eglise de la Sainte-Famille, même nom de paroisse que l’Eglise de mon enfance, à Schaerbeek, même ordre religieux. Souvenirs de communions, on me disait que c’était bien, que j’étais sur la bonne voie, on se compromet sans le savoir, bébé braillant et baptisé face aux autorités religieuses. Un tas de conneries. Je n’ai jamais demandé à être complice de l’Eglise. J’avais quinze ans et à la télé, à l’heure du souper, apparaissent les premières images furtives d’un massacre sans son, une prise de vue, lointaine, au travers du feuillage des arbres, plusieurs personnes s’acharnent, machette à la main sur un corps déjà sans vie. Les assassins sont joyeux, convaincus pour certains de tuer des démons. Des curés de campagne faisaient croire à leurs fidèles que des guérilleros du FPR avaient des cornes et une queue fourchue [13].

« Dans la presse raciste de Kigali en 1992, et 1993, la Sainte Famille était périodiquement convoquée pour légitimer le combat du « peuple majoritaire » hutu. » explique Jean-Pierre chrétien dans sa préface du livre « Le sabre, la machette et le goupillon », « jamais on n’a entendu un seul évêque rwandais, ni étranger, protester contre ce blasphème. » En 1994, les réfugiés, confiant en la protection de l’Eglise seront massacrés dans l’enceinte de la Paroisse de la Sainte- Famille. Le curé de la Paroisse qui a volontairement livré aux génocidaires ses fidèles réussira à s’échapper en France, grâce à un réseau d’aide catholique. À l’abri de la justice, dans une petite paroisse du sud de la France, le père Stanislas continuera à prêcher la bonne parole [14] . Les voies du Seigneur sont impénétrables.

Eric Leon


(Pour en savoir plus, le livre « Le sabre la machette et le goupillon » peut être considéré comme une référence sur le sujet de l’implication de l’Eglise catholique dans le génocide de 1994 au Rwanda, un résumé est disponible ici : http://www.editions-mols.eu/publication.php?id_pub=51)

Notes

[1« Le sabre la machette et le goupillon, des apparitions de Fatma au génocide rwandais », Léon Saur, éditions Mols

[2Roi Tutsi au Rwanda

[3« A thousand hills », Stephen Kinzer.

[4« Le sabre, la machette et le goupillon ».

[5« Le sabre, la machette et le goupillon »

[6« The african dream, the diaries of the revolutionary war in the Congo », Ernesto Che Guevara

[7Tutsis dans l’est du Congo, provinces des deux Kivu principalement, frontalier avec le Rwanda.

[8La « maisonnée » en Kiniyarwanda

[9Une prière officielle louant le génocide Rwandais de 1994 est retranscrite en guise d’ introduction au livre « Le sabre, la machette et le goupillon ».

[10Panier tressé en fibres de végétaux, aux formes coniques typiques de l’artisanat de la région des grands lacs.

[11Guérilla à cette époque, converti en parti politique actuellement au pouvoir, formé dans les rangs de la diaspora tutsi en Ouganda.

[12Milices génocidaires.

[13« Le sabre, la machette et le goupillon »

[14« Le feu sous la soutane, un prêtre au cœur du génocide rwandais ». Benjamin Sehene. L’esprit frappeur, 2005.

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