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Mumia : symbole de la répression américaine envers la communauté noire

dimanche 24 avril 2011, par Julie Robert

Mumia Abu Jamal est un journaliste reconnu de Philadelphie qui se trouve en prison depuis 1981 et dans le couloir de la mort depuis 1983, accusé d’avoir tué un officier de police. Ses avocats ont aujourd’hui épuisé tous les recours. Les différents tribunaux jusqu’à la Cour Suprême ont refusé de remettre en cause la culpabilité du condamné. La dernière question juridique, sur laquelle la cour d’appel fédérale de Philadelphie doit prochainement se prononcer, porte sur la sentence définitive : peine de mort ou prison à perpétuité. Dans un cas comme dans l’autre, pour Mumia, c’est la mort en prison. Et pourtant... [1]

NDLR : Ce 24 avril, Mumia Abu Jamal « fêtera » ses 57 ans en prison tandis que nous publions un article qui lui est consacré. Il a passé plus de la moitié de sa vie dans un établissement pénitentiaire.

A l’origine de l’affaire

Mumia Abu Jamal a vu le jour le 24 avril 1954 à Philadelphie (Pennsylvanie, USA). Né Wesley Cook, il choisira le prénom ‘Mumia’ sous l’influence d’un enseignant d’origine kenyane, et de son cours sur la culture africaine. A l’âge de 14 ans, il est arrêté et battu pour avoir protesté contre un meeting du candidat ultra raciste Georges Wallace. Cet événement bouleverse la vie de Mumia, puisqu’il engendre sa vocation d’activiste. Peu après, il tente de faire rebaptiser son lycée ‘Malcom X’ et se retrouve fiché par le FBI. A 15 ans, il fonde la section du Black Panther Party à Philadelphie, au sein de laquelle il est rapidement chargé de l’information. A partir ce moment, il est considéré par le FBI comme l’une des personnes ‘à surveiller et à interner en cas d’alerte nationale’ dans le cadre de son programme Cointelpro dont l’objectif est de lutter contre les groupes de libération afro-américains et la gauche révolutionnaire. Au début des années ’70, Mumia devient journaliste pour différentes radios et concentre ses reportages sur les injustices et les brutalités subies par les noirs : cet engagement lui vaudra d’être surnommé la ‘voix des sans-voix’. Lauréat de plusieurs prix, il est malgré tout contraint de travailler comme taxi de nuit pour nourrir sa famille. Le 9 décembre 1981, lors d’une de ses courses nocturnes, il entend des coups de feu dans le quartier sud de la ville. Il sort de sa voiture et aperçoit son frère titubant ; en courant vers lui, il est touché par une balle tirée par un officier de police. Quelques minutes plus tard, les forces de l’ordre arrivent et trouvent l’officier Faulkner et Mumia étendus sur le trottoir, inconscients. Faulkner mourra de ses blessures ; Mumia, lui, est arrêté, brutalisé, jeté dans une voiture et emmené à l’hôpital. Malgré la gravité de ses blessures, Mumia survit, mais il est arrêté et accusé du meurtre de Faulkner.

Le procès

Le procès, présidé par le juge Sabo (dont la renommée est basée sur le fait d’avoir envoyé le plus d’accusés à la mort) commence en 1982. Mumia, accusé de déranger le cours des débats, n’assistera pratiquement à aucune des audiences de son propre procès. L’accusation affirme que le coup de feu qui a tué Faulkner provient de l’arme de Mumia, un calibre 38 légalement enregistré, ce qui est en totale contradiction avec le rapport de l’expertise médicale dans lequel il est clairement établi que la balle extraite du cerveau du policier est issue d’un calibre 44. De plus, la police qui était pourtant présente sur les lieux de la fusillade n’a pas analysé l’arme de Mumia afin de déterminer si elle avait servi récemment, ni regardé ses mains pour y trouver d’éventuelles traces de poudre. Une autre accusation, probablement la plus accablante, est celle qui soutient que Mumia aurait avoué pendant son séjour à l’hôpital. L’un des officiers qui déclare avoir entendu la confession de Mumia s’appelle Gary Wakshul. Or, dans le rapport policier qu’il a rendu ce jour-là, il a déclaré ‘le nègre n’a fait aucun commentaire’. En outre, le médecin de garde qui est continuellement resté auprès de Mumia affirme qu’il ne l’a jamais entendu parler. En somme, malgré ses dénégations et une enquête inéquitable (expertises balistiques inexistantes, balles non identifiables, absence de relevé d’empreintes, zone non sécurisée, tests non effectués,...), malgré les témoins subornés, menacés, écartés ou intimidés, malgré les rapports de police contradictoires, ainsi que les procédures d’appel et les violations de ses droits, Mumia est condamné à la peine de mort le 3 juillet 1982. Il est alors incarcéré dans le couloir de la mort, enfermé 23h/24h dans une cellule minuscule et un isolement sensoriel inhumain ; il s’y trouve toujours aujourd’hui, 29 ans plus tard...

Evolution de la situation judiciaire

Par deux fois, en 1995 et en 1999, la mobilisation internationale empêche l’exécution de Mumia. En 1999, Arnold Berverly, ancien tueur à gage, avoue à l’une des avocates de Mumia être l’auteur du meurtre de Faulkner. Cette confession est validée par un test au détecteur de mensonges, mais malgré l’évidence, le procureur de Philadelphie refuse d’enquêter. En 2001, la sténographe du tribunal de l’époque affirme qu’avant le début du procès, elle a entendu le juge Sabo déclarer, ‘Yeah, je vais les aider à griller ce nègre’, en faisant référence à Mumia. La même année, un journaliste reconnu affirme s’être rendu sur les lieux de la fusillade en décembre 1981 et n’y avoir vu aucun membre des forces de l’ordre. Ces éléments, qui apparaissent après plusieurs années, ne font que confirmer le racisme inhérent au procès et tous les manquements de l’enquête. Le 18 décembre 2001, la sentence de mort de Mumia est provisoirement écartée, mais il est toujours considéré comme coupable. Ses avocats déposent deux requêtes : la première auprès de la Cour Suprême de Pennsylvanie pour resituer la condamnation de Mumia dans le contexte de discrimination raciale de l’époque ; la seconde, dite d’Amicus Curiae, auprès de la Cour d’Appel du 3ème circuit des Etats-Unis pour mettre en lumière les nombreux faits n’ayant pas été pris en compte par la justice. Ces deux ultimes appels d’Etat sont cependant rejetés le 8 octobre 2003, renvoyant l’affaire au fédéral. Quelques années plus tard, en mars 2008, une Cour d’Appel fédérale juge que les instructions données au jury lors du procès en 1982 avaient influencé le verdict et surtout qu’elles n’étaient pas conformes au droit. Néanmoins, elle confirme la culpabilité de Mumia en refusant tout nouveau procès sans nouvel examen des faits. L’ultime recours de la défense devant la Cour Suprême des Etats-Unis est rejeté en avril 2009. Celle-ci refuse toute nouvelle instruction eu égard au racisme qui a présidé au choix des jurés (récusation massive des candidats afro-américains). Le 19 janvier 2010, elle renvoie l’affaire devant la Cour d’Appel Fédérale de Pennsylvanie, en lui signifiant de réexaminer sa décision d’annulation de la peine de mort prise en mars 2008. Cette requête à la Cour d’Appel équivaut tout simplement à une confirmation de la peine capitale. Par celle-ci, la Cour Suprême donne donc le feu vert à l’exécution du militant.

Les soutiens

De nombreux collectifs de soutien se sont formés autour de Mumia Abu Jamal au fil des ans, tant aux Etats-Unis qu’en Europe.
En France, le Collectif Unitaire National de Soutien à Mumia Abu-Jamal a été créé en 1995 et regroupe aujourd’hui plus de cent organisations mobilisées autour de la situation du prisonnier. Il organise des rassemblements et des manifestations, collecte des fonds pour la défense,... Il entretient également des contacts avec l’équipe de défense de Mumia aux Etats-Unis et plusieurs de ses membres rendent régulièrement visite au militant dans le couloir de la mort. Il est également à noter que Mumia est citoyen d’honneur de plus de vingt villes en France, dont Paris.
Aux Etats-Unis, le collectif le plus actif est assurément la Free Mumia Abu-Jamal Coalition de New-York qui rassemble différentes organisations pour la libération de Mumia et l’abolition de la peine de mort aux Etats-Unis. Elle organise régulièrement des campagnes de pétition et de correspondances manuscrites pour la Maison Blanche. En Europe, la Commission pour un Secours Rouge International (Bruxelles-Zürich) mène depuis bientôt un an une campagne pour la libération des prisonniers de longue peine. Mumia est, avec quelques autres prisonniers politiques emblématiques, au centre de cette action.

Depuis le début de ‘l’affaire’ Mumia Abu Jamal, la société civile et des personnalités reconnues se sont mobilisées, à différents niveaux, pour sensibiliser le monde à la situation du prisonnier. Le milieu de la musique, et plus particulièrement du rap et du reggae, fait régulièrement référence au prisonnier, et dénonce son incarcération et toute la corruption qui l’entoure. En 2007, le comédien et militant d’Amnesty International Colin Firth a produit, en compagnie de son épouse, le film ‘In Prison my Whole Life’, dédié à l’affaire Mumia Abu Jamal et primé par plusieurs festivals européens se battant pour les droits de l’homme. De nombreux livres ont été écrits sur et autour de l’histoire de Mumia Abu-Jamal. Pour n’en citer qu’un (en français), ‘Mumia Abu-Jamal, un homme libre dans le couloir de la mort’ de Claude Guillaumaud-Pujol, universitaire spécialiste des Etats-Unis et membre du Collectif Unitaire National de Soutien.

Julie Robert.

Quelques ouvrages écrits par Mumia Abu-Jamal

- En direct du couloir de la mort, Editions ‘La découverte’

- We want freedom. Une vie dans le parti des Black Panthers, Editions ‘Le Temps des Cerises’

- La mort en fleurs, Editions ‘Le Temps des Cerises’

- Condamné au silence, Editions ‘La découverte’, Collection ‘Cahiers libres’
Death Blossoms, Editions LitmusBooks

- All Things Censored, Editions ‘Seven Stories Press’

- Live from Death Row, Editions ‘Perennial’

Notes

[1L’auteure de cet article s’est principalement appuyée sur les échanges qu’elle a eus avec Claude Guillaumaud-Pujol (universitaire, écrivaine française, spécialiste de la lutte noire) début 2009 à l’occasion d’une conférence dont la retranscription est disponible ici et lors de son passage sur les ondes de Passe Murailles (retranscription disponible ici), à la même période. Claude Guillaumaud-Pujol a notamment écrit : « Mumia Abu-Jamal, un homme libre dans le couloir de la mort » aux Editions ’Le temps des Cerises’ (2007). Des informations sont également disponibles sur des sites de collectifs militant pour l’abolition de la peine capitale comme Ensemble Contre la Peine de Mort.

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