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Opinion

Pour ne rien changer : votez !

vendredi 4 juin 2010, par Olivier Grévin (Date de rédaction antérieure : 1er juin 2009).

Au delà du titre volontairement provocateur, voici une petite analyse sur le rôle de stabilisateur du processus électoral dans le système actuel, et pourquoi la révolution ne sortira pas des urnes.

Le système dans lequel nous vivons actuellement repose sur un ordre social de type pyramidal : la minorité de ceux qui en profitent en haut, la majorité des exploités en bas. Comme toujours dans ce type de hiérarchie se pose la question de la pérennité d’une organisation qui ne profite réellement qu’à une infime partie de ses membres, le reste devant se contenter de miettes.

Le capitalisme a trouvé de nombreux moyens pour assurer sa stabilité. L’un d’entre-eux est l’organisation d’élections « démocratiques » [1].

Ces élections ont (au moins) deux objectifs : d’une part renouveler les élites politiques, et d’autre part garantir l’adhésion d’une majorité de la population à l’ordre actuel [2].

Renouveler les élites politiques

Si le premier point est relativement évident, il est tout de même bon de rappeler que ce que l’on nomme les « élites politiques » (c’est à dire ceux qui se trouvent à la tête des partis de gouvernement par opposition aux militants « de base » ou aux petites formations politiques) se situent dans le haut de la pyramide. S’ils désirent s’y maintenir, ils ont besoin de l’appui du capital [3] et se doivent donc de servir, dans une certaine mesure, ses intérêts [4].

N’oublions pas non plus la capacité du système à corrompre et séduire nombre de ses opposants. Des anciens de Mai-68 [5], aux anciens maos de la Gauche Prolétarienne [6], en passant par d’anciens trotskistes [7], ils sont nombreux à avoir succombé aux charmes de l’économie de marché et à avoir su se hisser à une bonne place dans la pyramide capitaliste.

Canaliser le ressentiment populaire

Quant au second objectif, obtenir le soutien de la majorité de la population, le processus électoral y contribue en donnant à tout un chacun le sentiment de participer, ne fut-ce que par le simple acte de voter, à la vie politique sans pourtant lui donner un moyen concret de peser sur elle.

De plus, le vote permet de jouer un rôle de soupape face au mécontentement populaire. En effet, l’élection fournit aux mécontents une voie légale pour exprimer leur ressentiment.

Cet aspect de contestation légale est absolument nécessaire au système puisqu’il permet alors à celui-ci de criminaliser toutes les autres méthodes de contestation et de canaliser la colère populaire dans un processus dont il garde la maîtrise [8].

Ainsi, en criminalisant les autres formes de lutte et en offrant une large palette d’offres politique, il parvient à installer progressivement dans l’esprit de la population l’idée que le vote est le seul moyen acceptable d’obtenir un changement ; et par voie de conséquence, que seuls ceux qui ont été élus à l’issue de ce processus soient habilités à l’incarner [9].

Mais quelle sont les chances pour un mouvement révolutionnaire (c’est à dire un mouvement qui vise à renverser l’ordre pyramidal de la société pour instaurer une société de type égalitaire - ce qui en exclut les groupes réactionnaires) de prendre le pouvoir par les élections ?
A vrai dire, elles sont infinitésimales.

Un marché des votes

En effet, le capitalisme a fait, avec le débat politique, ce qu’il fait le mieux, il l’a transformé en marché.
Les différentes « offres » politiques se retrouvant donc en concurrence pour le marché des voix. L’accession au pouvoir, c’est-à-dire à une position dominante sur le marché, se fait donc suivant les règles classiques du capitalisme : publicité pour son « produit », adaptation de l’offre à la « demande », joint-ventures (alliances) et fusions-acquisitions, etc.

Publicité : elle oblige les partis révolutionnaires à se soumettre aux règles du jeu des médias dominants [10] pour obtenir une plus grande visibilité [11] et donc, souvent, à édulcorer le message révolutionnaire. On a ainsi pu voir des militants communistes révolutionnaires se produire dans une émission de variétés, ou dans une émission de « débats » politiques [12]. Le format de ces émissions ne permet généralement pas l’expression sereine des idées de fonds [13] et limite donc la portée du message qui peut ainsi être transmis dans un contexte de propagande massive en faveur du système [14]. Les résultats dans les urnes sont d’ailleurs rarement à la hauteur de la couverture médiatique ainsi obtenue par certaines figures de la gauche de gauche [15].

Adaptation à la « demande » : il faut d’abord noter que la demande n’est pas nécessairement celle du consommateur (de l’électeur donc). Elle est généralement formatée par la publicité et donc par les détenteurs du capital [16]. Par conséquent, le message politique a perdu de sa radicalité au fur et à mesure que la « demande » s’est déplacée vers la droite. On peut voir le chemin parcouru par le Parti Socialiste français entre la phrase de Mitterrand en 1971, « La Révolution, c’est d’abord une rupture. Celui qui n’accepte pas cette rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste, celui-là ne peut pas être adhérent du Parti socialiste. » [17] et celle de Ségolène Royal en 2007, « Il faut développer les pôles de compétitivité. Enfin, il faut investir massivement dans l’innovation et dans la recherche. Nous avons la capacité de relever tous ces défis, de réconcilier les Français avec les entreprises, de développer l’esprit de conquête et celui d’entreprendre. » [18]. De même, en Belgique, on peut mesurer l’écart entre la déclaration des principes fondamentaux d’Ecolo de 1985 [19] et le soutien au Traité Constitutionnel Européen [20] vingt ans plus tard. De sorte que, c’est maintenant la droite qui s’approprie des termes comme rupture [21] ou même révolution [22], en même temps que les mots révolution, lutte des classes (et même simplement classes dans un contexte extra-scolaire), voire carrément travailleurs ont quasiment disparu des programmes des partis de gauche (et ce même au sein de la « gauche radicale ») [23].

Par ailleurs, l’adaptation à la « demande » se fait également en intégrant dans leur « produit » des éléments qui semblent faire le succès de la « concurrence », les partis dominants reprenant à leur compte des thématiques sécuritaires, xénophobes [24], nationalistes [25], voire sociales [26].

Alliances : leur but est évident, il s’agit de s’associer avec un ou plusieurs concurrents en vue d’obtenir (ou de conserver) une position dominante sur le marché [27]. Elles sont quasiment nécessaires pour parvenir au pouvoir, ce qui permet au système de se garantir contre des changements trop radicaux.

Et les Fronts populaires ?

Et si, malgré tout, une coalition à tendance révolutionnaire parvenait au pouvoir par la seule force des urnes, le capital a montré qu’il était prêt, soit à négocier avec le nouveau pouvoir en faisant quelques concessions [28] de manière à préserver l’essentiel du cadre capitaliste [29], soit à recourir à des méthodes plus drastiques comme le coup d’Etat [30].

Certes, on peut observer des situations intéressantes, particulièrement en Amérique latine, où des gouvernements affichant une claire volonté de changement sont parvenus au pouvoir. Mais quelques précisions sont à apporter.

D’abord, le contexte particulier de l’Amérique latine (longues années de dictature, énorme fossé dans les inégalités, populations indigènes en quête d’une existence politique) qui a permis l’émergence de mouvements populaires forts et sévèrement réprimés (des centaines de morts lors de la manifestation à Caracas en 1989, plusieurs morts aussi lors de la « guerre de l’eau » à Cochabamba en Bolivie en 2000) : c’est grâce à ces mouvements que les gouvernements actuels sont arrivés au pouvoir et parviennent à s’y maintenir malgré les contre-offensives [31] de la bourgeoisie locale (généralement soutenue par les Etats-Unis et les transnationales).

Ensuite, on assiste plus à un transfert du capital (du privé vers l’Etat) qu’à son abolition. Le patron change, il est peut-être meilleur et plus juste que le précédent ; mais ça reste un patron [32].

Seul l’avenir dira si ces expériences actuelles [33] mèneront progressivement à la révolution, c’est-à-dire à l’abolition du système pyramidal capitaliste ; mais l’issue dépendra certainement plus de la force et de la résolution des mouvements populaires que du seul processus électoral.

Seule la lutte paie

Bref, jamais la révolution, c’est-à-dire la renversement de l’ordre établi, n’a réussi au travers d’élections. Au contraire, en martelant que le vote est la seule voie possible pour le changement, le système à su transformer le processus électoral en un outil de décrédibilisation des autres formes de luttes. Ceci lui permet donc de maintenir sa domination sur la population, tout en donnant à celle-ci l’illusion d’un existence politique.

Peut importe, somme toute, la position de chacun dans le processus électoral bourgeois : vote ou abstention ; ce n’est que par des luttes populaires que l’on obtiendra des changements radicaux de l’ordre social actuel. Pour reprendre un slogan de Mai-68 : « Le vote ne change rien. La lutte continue. »

Olivier Grévin

Notes

[1Le terme démocratique est évidemment frauduleux dans le sens où ce n’est pas le peuple qui choisit ses candidats. Diverses règles assurent également que tout un chacun ne peut devenir candidat.

[2Cette majorité ne doit pas nécessairement voter elle-même. Il suffit qu’elle ne conteste pas le jeu électoral, c’est-à-dire qu’elle accepte le résultat des élections. C’est ainsi qu’une abstention massive, tant qu’elle ne remet pas en cause le résultat des élections, ne constitue pas de réel danger pour le système en place.

[3Pas seulement en terme de financement ; mais aussi en terme d’accès aux grands médias et aux réseaux d’influence.

[4Qui deviennent donc progressivement les leurs aussi.

[5Pensons à Daniel Cohn-Bendit, aujourd’hui défenseur de l’écologie de marché

[6dont André Glucksmann qui a soutenu Nicolas Sarkozy en 2007

[7Par exemple Lionel Jospin, Julien Dray, Jean-Christophe Cambadélis, tous reconvertis dans l’appareil du PS.

[8Rappelons-nous par exemple du mouvement de colère dans les banlieues françaises en 2005 qui a donné lieu à une très forte répression d’une part et à une grande campagne pour inciter les jeunes à voter d’autre part. Avec le résultat qu’on sait...

[9Ce qui explique qu’une abstention de plus de la moitié du corps électoral (par exemple en France, lors des élections européennes de 2009, ou plus récemment des élections régionales en 2010) ne remet pas fondamentalement en cause le système électoral étant donné qu’il reste, même pour la majorité des abstentionnistes, le seul mode de participation politique envisageable.

[10Détenus par le Capital ou éventuellement par son fidèle second, l’Etat.

[11Qui reste néanmoins marginale comparée à celle dont bénéficient les partis bourgeois. Voir par exemple le travail d’Acrimed lors de la présidentielle de 2007.

[12Notons qu’à cette émission consacrée aux « petits » partis étaient tout de même invités les représentants des « grands », autant de temps de parole en moins pour les « petits »...

[13En particulier par le cadrage qu’effectuent les journalistes face à un candidat proclamé communiste.

[14Dans les médias dominants, dans les « grands » partis, à l’école, ...

[15Ainsi, lors de l’élection régionale en France en 2010, le Nouveau Parti Anticapitaliste emmené en Ile-de-France par Olivier Besancenot, habitué des plateaux télés et radios, a obtenu un score inférieur à celui de Nicolas Dupont-Aignan, gaulliste dissident inconnu du grand public. Lire NPA contre NDA : 0-1, Le Plan B n°23, mai-juin 2010.

[16Par exemple, Chirac s’exprimant à la télévision sur le thème central de l’« insécurité » dans la campagne présidentielle de 2002 : « Il aurait fallu être tout à fait sourd pour ne pas entendre ce que disaient les français avant la campagne. (...) Vous savez, je regarde aussi les journaux télévisés. Qu’est-ce que je vois depuis des mois et des mois : tous les jours ces actes de violence, de délinquance, de criminalité. C’est bien le reflet d’une certaine situation. Ce n’est pas moi qui choisissais vos sujets. » cité par Acrimed.

[17Cité par Serge Halimi dans le Monde Diplomatique, Mai 2009.

[19Parmi ceux-ci, on notera avec intérêt la place de l’antiproductivisme, la lutte contre la mondialisation, la lutte contre l’automobile et la prolifération nucléaire, le fédéralisme intégral, l’autogestion, ...

[20Traité dont l’un des points principaux visait à l’instauration d’une concurrence libre et non-faussée sur le territoire de l’Union.

[21Nicolas Sarkozy en 2007

[22Voir le programme du cdH (démocrates chrétiens) pour les élections de 2009 en Belgique

[23Lire à ce propos, « La guerre des classes », François Ruffin, Fayard, 2008, où l’auteur montre bien comment l’évidence de la guerre des classes à disparu du champ politique.

[24Nicolas Sarkozy, toujours lui, a déjà mis en pratique au-moins 20 propositions du Front National avant la présidentielle de 2007

[25Voir par exemple comment les principaux partis flamands en Belgique se lancent dans la surenchère communautaire.

[26Par exemple, la « fracture sociale » du candidat Chirac, ou le « président du pouvoir d’achat » du candidat Sarkozy. Du côté du PS, on peut se rappeler de la position « noniste » de Laurent Fabius lors du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen.

[27Les exemples ne manquent pas, en France : Programme Commun (PS-PCF), Gauche Plurielle (PS-PCF-Les Verts), UMP (fusion RPR-UDF) ; comme en Belgique : coalitions « colorées » (arc-en-ciel, violette, orange-bleue, ...), cartels SPa-Spirit, CD&V-NVA, PC-PSL-LCR-PH, ...

[28Ces concessions peuvent parfois paraître très larges et forment la base de ce que l’on a appelé « l’Etat-Providence », elles n’en ont pas moins permis au Capital de se maintenir et même de se développer.

[29Ce fut par exemple le cas du Front Populaire en France en 1936. Il faut noter que l’une des premières actions de ce gouvernement fut de mettre un terme (par les accords de Matignon) au climat quasi insurrectionnel qui régnait, prouvant déjà que les gouvernements, quelle que soit leur couleur politique, appartiennent avant tout au parti de l’ordre.

[30Par exemple en Espagne en 1936, en Grèce en 1967, ou plus récemment au Honduras en 2009 (à ce propos : La lutte contre la pauvreté est-elle tolérable aux yeux du nouvel ordre mondial ?).

[31Coup d’Etat au Vénézuela en 2002, menaces de séparatisme des provinces riches en Bolivie depuis 2006, par exemple.

[32Il est à noter que les gouvernements vénézueliens et boliviens commencent à faire face à des mouvements sociaux parfois très violents. Et si l’on peut certainement y voir en partie la main de l’opposition réactionnaire, il ne faut pas non plus négliger les immenses attentes de la population que les politiques gouvernementales ne parviennent pas à combler.

[33Qui sont donc réformistes plus que révolutionnaires.

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